Regarder sans voir

Récemment revu La strada de Fellini. Toujours aussi impressionné, touché par ce film. Une chose que je n’avais pas notée : Au tout début du film, Zampano (Anthony Quinn), Hercule de foire, vient acheter Gelsomina (Giuletta Masina), jeune fille timide.
Zampano avait déjà acheté Rosa, la sœur de Gelsomina.
Comme Rosa est morte, alors, il revient pour acheter la sœur, Gelsomina.
Il vient acheter la sœur pour dix mille lires.
Nous sommes dans les années 1950.
La mère qui vend sa fille, Gelsomina, dit à Zampano :
– Vous lui apprendrez le métier, hein ?
– Mais bien sûr, je l’apprends même aux chiens !

Gelsomina celle qui essaye de bien faire, qui veut bien faire et a tout pour admirer.
Comment ai-je pu voir ce film, sans m’apercevoir que Gelsomina avait été vendue par sa mère à un Hercule de foire ?
Je regardais en passant et en glissant.
Je regardais de travers ?
Je regardais sans voir ?

La nuit je fume du haschich dans Saint-André des Alpes désert.
Sur les murs de cet immense salon les pointes de flèches préhistoriques cohabitent avec des monstres japonais plus ancien que le zen et les mangas.
Deux choses blanches sur un mur m’arrêtent et en m’approchant je m’aperçois qu’il s’agit de deux mots et ces deux mots s’affrontent.
D’un côté l’ultracrépidarianisme et de l’autre la gnomorrhagie.
L’ultracrépidarianisme est dérivé de la locution latine Sutor ne supra crepidam (Cordonnier pas plus haut que la chaussure).
Il désigne un comportement consistant à donner son avis sur des sujets à propos desquels on n’a pas de compétence crédible ou démontrée, ce qui peut vite tourner gnomique (c’est-à-dire formé de sentences, de maximes).
Allons, voici le flux des sentences, le tic de Sancho Pança, qui te reprend. Gare à la gnomorrhagie; elle confine au radotage (Amiel, Journal,1866, p. 226)
La gnomorrhagie faisait rage.

………………………………………………………………………………………………………..
Pour celles et ceux qui m’ont demandé comment se passait la sortie du Petit traité bien cuit, voilà des extraits de la revue de presse :

« L’auteur (…) aligne à cœur joie savoureux portraits et anecdotes croustillantes, tout en tramant discrètement une métonymie bien plus sérieuse entre l’art culinaire et celui de l’écrivain » (Bertrand Leclair. Le Monde).

« Portrait de l’écrivain en chef déconcertant » (Jérôme Delclos. Matricule des Anges)

« Jubilatoire machine à fictionner de l’anthropologie un peu détraquée » (Éric Loret. Libération)

« J’ai dévoré ce très singulier Petit traité bien cuit – fin, drôle, ingénieux(généreux) – avec plaisir. Peut-être parce que, ne se contentant pas d’appliquer des recettes (y compris littéraires), il se frotte à l’ethnologie ou à la poésie. »
(Christian Rosset. Diacritik)

« Comment quitter [la bibliothèque] de Jean-Pierre Ostende, grande ouverte sur sa cuisine ? »
(François Huglo. Sitaudis)

« Un parcours drôle, incisif, parfois hallucinant »
(Jean-Paul Branlard. Les Nouvelles de la Gastronomie Française)

« Un ouvrage « curieux », à l’image de son auteur, utile et plus que nécessaire. » (La Guilde des terroirs)

« Il faut absolument lire ce Petit traité bien cuit très distrayant et plein de séduction. » (Patrick Amine. Expo revue)

Le livre est en librairie, sinon sur le site des éditions de la Bibliothèque.
Ici.

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Deuxième extrait du “Petit traité bien cuit”

La tribu des étoilés est une tribu universelle mais son origine est issue du monde de la compétition, du classement et de l’ambition.
Elle élève tout. Elle sanctifie. Tout produit devient miracle.
Les étoilés ressemblent à des athlètes de haut niveau, à des chefs d’orchestre internationaux.
Il existe une correspondance entre les chefs d’orchestre, les étoilés et les athlètes :
– L’extrême exigence.
– La concentration.
– La ténacité.
– La dureté du milieu.
– Les limites du corps.
– N’être rien sans la performance.
– N’être rien sans la présence des autres.
La dilatation de l’exigence est une forme de maladie récompensée.
Leur exigence si haute peut les faire dérailler.
La discipline est si difficile qu’il n’y en pas un pour cent.
On ne vient pas toujours chez les étoilés par faim.
C’est d’ailleurs une curiosité: plus les gens disposent de monnaie, moins ils ont grand appétit.
On vient chez les étoilés pour autre chose que la faim.
Les hôtes d’un étoilé savent en général se dominer.
Ils peuvent se révéler gloutons en possession, en accumulation de biens matériels mais pas en nourriture.
Ventre plat, gros capital.
La tribu des étoilés est suivie de près par la tribu des prétendants.
Ces derniers veulent grandir et s’élever.
Ils rêvent d’être admis un jour dans le temple des étoilés.
Bien plus nombreux que les étoilés, les prétendants sont sur la voie difficile de l’excellence et de la renommée. Ils jouent et s’accrochent en zone intermédiaire.
Comme chaque fois que l’on monte au ciel, la porte des étoiles donne parfois directement sur les flammes de l’enfer.
Tous les chefs de la tribu des prétendants le savent : beaucoup mourront avant d’avoir pu s’approcher d’une étoile.
Les détracteurs des étoilés répètent souvent le proverbe : Plus le singe monte haut, plus il montre son cul.

Le 9 septembre le Petit traité bien cuit paraît aux éditions de La Bibliothèque.

Présentations du livre :
Paris : Jeudi 29 septembre à L’écume des pages à 19h, 174 Bd Saint-Germain, 75006 Paris. En compagnie d’Arnaud Daguin.
Marseille : Jeudi 6 octobre à L’odeur du temps à 19h, 35 Rue Pavillon, 13001 Marseille en compagnie de Michéa Jacobi pour Frères Sœurs, Jean-Roch Siebauer pour Le prêtre et le guerrier, Lucrèce Luciani pour Le Démon de Saint Jérôme, l’ardeur des livres.

Arles : Le 14 octobre à l’Archa des Carmes. 23 rue des Carmes 13200 Arles

Le livre sera en librairie, sinon sur le site des éditions de la Bibliothèque.
Ici

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Premier extrait du “Petit traité bien cuit”

Nous le savons depuis longtemps, des chercheurs étudient l’immense tribu des toqués du monde gastronomique.
Pour devenir un toqué, tu dois d’abord te prendre pour un toqué. C’est un passage obligé et décisif. N’importe quel artiste aussi doit d’abord se prendre pour un artiste avant de l’être. Il faut cette confiance, ce culot et cette inconscience. Être avant d’être.
Des chefs s’imaginent chefs et ne le seront jamais. Ils disent parfois: «J’ai un chef en moi, il va sortir. Soyez patients, ça va venir, je le sens. »
Une des caractéristiques du toqué est son activité débordante. Le toqué suit des horaires ravagés.
Le toqué est un marginal, même l’étoilé. Il vit à contretemps du monde.
Il est rarement à table en famille.
Beaucoup de toqués diront : le toqué est d’abord une attitude, on ne naît pas toqué on le devient.
Nous savons maintenant la tribu immense, variée, riche, composée d’une multitude de tribus et de sous-groupes à l’intérieur des tribus.
Elle recouvre les continents et nourrit l’humanité.
Que serions-nous sans elle ?
Dans les rues s’installe la tribu des street food.
Dans ses rangs vivent plusieurs micro-tribus: Les currywurst, les hot-dogs, les moules-frites, les jambon-beurre, les kebabs, les crêperies. Il y en a des dizaines…
Aux street-food certains experts aux babines alléchées rattachent les camions-food dont les camion-pizza créés à Marseille.
La plus prestigieuse tribu de toqués est celle des étoilés.
C’est l’aristocratie. Elle a travaillé sa légende et son identité graphique.
La dignité et l’efficacité.
Leur volonté et leur désir d’excellence est incomparable.
Ils vont si haut que c’est presque invraisemblable.

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Le 9 septembre le Petit traité bien cuit paraît aux éditions de La Bibliothèque.

Présentations du livre :
Paris : Jeudi 29 septembre à L’écume des pages à 19h, 174 Bd Saint-Germain, 75006 Paris. En compagnie d’Arnaud Daguin.
Marseille : Jeudi 6 octobre à L’odeur du temps à 19h, 35 Rue Pavillon, 13001 Marseille avec Michéa Jacobi pour Frères Sœurs, Jean-Roch Siebauer pour Le prêtre et le guerrier, Lucrèce Luciani pour Le Démon de Saint Jérôme, l’ardeur des livres.
Arles : Vendredi 14 octobre à l’Archa des Carmes. 23 rue des Carmes 13200 Arles

Le livre sera en librairie, sinon sur le site des éditions de la Bibliothèque.

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Tout est si incertain

Tu commences à te souvenir de choses qui ne sont jamais arrivées.
De plus en plus précises.
Le contraire de l’oubli sans être de la mémoire.
Tu ne sais pas d’où cela vient mais ça coule.
Tu aimes écouter les conversations mais les comprends mal.
Tu rêves des mots que tu entends, reconstitues des conversations de mémoire, essayes de voir clair.
On préfère le malentendu plutôt que rien.
L’erreur nous plaît nous rassure. On préfère l’erreur à l’angoisse et au vide de type tout est mouillé.
On préfère l’erreur au trou noir.

(Lancashire Benita Suchodrev)
Tout est si incertain, douteux, aléatoire.
Dans certains cas, l’utilité du débat est maigre. Surtout si la personne à qui vous parlez n’entend rien de ce que vous dites, si cette personne refuse d’entendre certaines démonstrations, si cela l’angoisse trop, si le biais de confirmation est activé.
Biais de confirmation : « Les spécialistes des sciences cognitives ont mis l’accent, avec la notion de biais de confirmation sur la propension de l’être humain à sélectionner dans sa perception de la réalité, tous les éléments allant dans le sens de la représentation initiale qu’il en a, négligeant toutes les données allant dans le sens contraire, dont la prise en compte simultanée rendrait le monde illisible. » (Pierre Bayard, Comment parler des faits qui ne se sont pas produits, p98)

(Manisa, Turquie Mahmut Serdar Alakus)
Si je retiens seuls les signes qui me conviennent, rien ne peut me détourner de mes convictions les plus hors piste. Vivre dans un sous-marin jaune invisible et l’entendre chanter à la radio par un groupe qui a su fusionner les scarabées (Beetles) et le rythme (Beat).
Les scarabées tapent du pied la nuit.
Je demande ce qu’est devenue Caroline Dubois, qui a écrit :
Parce que si lui parler comanche en Machin Machin
parler comanche avec sa main d’Harry lui sachant dans
l’oreille alors un homme est un souvenir dans le corps de
l’autre ai-je dit.

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Je veux un amour en présentiel

Elle m’a dit : Vous voulez que je siffle au clair de la lune pour prouver que je ne suis pas un robot ?
Elle se rappelle notre premier contact et sa première remarque : Vous savez pourtant qu’il est question d’aller chercher une plume chez la voisine en pleine nuit (Pierrot répondit : « Je n’ai pas de plume, Je suis dans mon lit. Va chez la voisine, Je crois qu’elle y est). Vous savez les sous-entendus que cela autorise quand il va chercher la plume chez la voisine En cherchant d’la sorte, Je n’sais c’qu’on trouva ; Mais je sais qu’la porte sur eux se ferma ?
Elle sortait d’une triste histoire avec un Don Juan numérique. Elle voyait des TCS partout… des troubles de conduites sentimentales…

Elle écrit à sa sœur qu’elle me propose de prendre un verre en présentiel.
Dans la vie réelle ? Grandeur nature ? C’est vrai ?
Oui c’est vrai, IRL, in real life, dans la vraie vie, mais c’est bien, non ? Comme tu es low tech.
Le mois suivant elle commence de courir dans le parc le plus proche de son domicile. Une fois par semaine, parfois deux.
Quand elle met ses jambes au service de l’imaginaire, elle rumine des phrases qu’elle envoie par textos, des interrogations le plus souvent. Elle est toujours engagée dans des mondes extérieurs.
Les poules ont-elles cessé de voler à cause de la domestication qui les a privées de cette liberté d’évasion ?
En présentiel, je reste toujours surpris qu’au lit, elle pousse de petits cris de joueuses de tennis. Elle prétend que la télévision tue l’imaginaire.
Elle envoie des textos :
La tristesse du vent l’été n’est plus à prouver… / Le diable se cache dans les chiffres. / Heureusement j’ai un endroit pour déplier mes mondes intérieurs.
Elle n’est pas à court de questions : Pourquoi les crieurs de journaux ont cessé de crier ? Que s’est-il passé ? La radio ?
J’ai l’impression de traverser le temps.

(Hideaki Kawashima, Tremper)
Souvent, pendant qu’elle fait courir ses jambes, lui revient le poème de ses vingt ans : « Depuis des années dans l’ombre je note pour mieux comprendre ce que je vis sans attraper une postite, la névrose de prise de notes. Avant l’arrivée du sommeil je m’imagine dans une forêt et j’espère un chemin pour sortir et m’éloigner de cette addiction. »
Parfois elle essaye d’imaginer la personne à l’origine de proverbes comme : Si la chance est avec toi, pourquoi courir ? Et si la chance n’est pas avec toi, pourquoi courir ?
Nous essayons de faire le plus de choses possibles en présentiel, à l’ancienne.
Même si la distance a ses avantages et que le distanciel est entré dans nos vies en 2021, peut-être pour toujours.
C’est si loin 2021.
Je me demande quand même si elle est complètement humaine parce que ses paroles ne sont pas toujours raccord avec les mouvements de ses lèvres.

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L’amour ne fait pas l’eau

Le dialogue ne fait pas le théâtre.
L’histoire a de bonnes cuisses.
La cuisson ne fait pas la cuisine.
Couleur ne fait pas peinture.
Le soleil ne fait pas la photographie.
Le transport ne fait pas le voyage.
Les voyages forment la Genèse.
Le rythme touche poésie.
La mélodie ne fait pas la musique.
Ulysse n’avait pas envie de rentrer.
L’eau salée ne fait pas la mer.
Le peigne ne fait ni coiffure ni peinture.
Tati ne fait pas Max Ernst mais un peu Pina Bausch.

Les larmes ne font pas la tristesse.
La tasse attend le café.
Le cheval ne fait pas l’héroïne, les mondes se chevauchent.
Le charme ne fait pas la princesse.
Le nuage ne fait pas la pluie.
L’argent ne fait pas l’ardeur.
La pluie ne fait pas le parapluie mais la marquise.
La chance ne fait pas l’arc-en-ciel.
Le tonnerre ne fait pas l’orage.

Le rendez-vous ne fait pas l’amour.
L’amour ne fait pas l’eau.
Les pensées sont des bottes.
La vérité ne fait pas la réalité.
L’amour ni le mensonge ne font le bonheur.
Le ressassement n’a jamais fait l’heureux ça se ment.
La tranquillité ne fait pas l’histoire.
Le passé est re-écrit si vite que tu ne sais pas ce qui arrivera hier, disent certains Russes.
(Sans oublier le mot de Kae Tempest : Taking things for granted is a terrible disease. Tenir les choses pour acquises est une terrible maladie.)

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Conversations à l’étoile noire

– La qualité des repas dans un restaurant universitaire en dit long sur la qualité de l’université ? Vous en êtes certain ? Pour aller mieux souvent, il faut d’abord aller plus mal.
– Vous faites allusion aux coups de marteau volontaires dans un esprit ça-fait-du-bien-quand-ça-s’arrête ?
– La technique du marteau ça-fait-du-bien-quand-ça-s’arrête a fait ses preuves. De même un couple dure plus longtemps s’il reste impersonnel, s’il sait rester impersonnel, détaché, presque étranger, dès le début, s’il se rapproche du fac-similé.
– Seulement, n’est pas impersonnel qui veut.
– Vous avez raison. Quand on a demandé à Amélie Nothomb ce qu’elle aimait faire, elle a répondu : vomir.
– Vomir soulage. Mais l’àquoibon vous insensibilise durablement.

– On sait par expérience en laboratoire qu’un papillon mâle délaissera toujours une femelle de sa taille pour choisir un papillon bien plus gros, tant pis s’il est peint sur un carton. Le gros faux est souvent préféré au minuscule vrai. Le papillon n’est pas le seul à être irrésistiblement attiré par le plus gros même en toc.
– Oui, le toc brillant et gros attire. Mais c’est une erreur de penser que le sujet d’un film ou d’un livre doit toujours être attirant scandaleux. C’est aussi le problème des bons écrivains qui font de la critique, ils donnent plus envie de lire leur article que le livre dont ils traitent.

– Elle cherche des relations entre la crise de 1929 et la création de la pin-up par les Américains George Petty et Alberto Vargas.
– C’est facile. Un classique de la vie économique. La bourse monte, les jupes se raccourcissent.
– Entre la naissance de James Bond, la mort de Staline et le début des séminaires de Jacques Lacan, la même année, 1953, on voit tout de suite le lien.
– Comme entre la création de Beaubourg en 1972, la crise pétrolière en 1973, la même année que la nouvelle cuisine.

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Grand prix du livre pas encore écrit

Récemment a été décerné le prix littéraire du livre pas encore écrit.
Et pourtant pas encore lu.
Cela n’a pas empêché les commentaires.
Dont le perfide : Soyez riche, mettez des épinards dans le beurre.
Un record de non-ventes remarquable.
Toutefois, comme il ne suffit pas de ne pas être écrit pour échapper au succès, le livre pas encore écrit a décollé grâce au bouche à oreilles. Un nouveau miracle de propagation confirmant la follower attitude : ne pas lire rend le commentaire plus objectif.

À cette même période, ce n’est pas un hasard, un débat sur les classes moyennes a occupé les marchands de meubles. D’un côté les marchands partisans de la phrase « La classe moyenne c’est l’arrivée de l’armoire dans les maisons », et de l’autre les partisans de la phrase « La classe moyenne c’est l’arrivée du canapé ».
Notre époque a un penchant pour le canapé. Bien que le canapé marque souvent la fin de l’originalité et surtout de la révolte.
Toutefois les diatribes contre le canapé, tout autant que celles contre le tourisme de masse, sont souvent le fait de segments de population très conformistes.
Personne ne devient célèbre parce qu’il a la phobie de la célébrité comme Salinger, Daft Punk, Pynchon ou Greta Garbo.

Oui, il y a des messages partout, il suffit de les trouver pour commencer de les analyser.
Le 9 novembre 1970, le Général de Gaulle meurt en faisant une réussite.
Michelle Grangaud débusque derrière l’anodine « La comtesse de Ségur née Rostopchine » le message « La neige est dense, Moscou très proche. »

(frédéric kunath mélancolie)
Et puis soudain, vaguement sorcières, une bande enthousiaste, sauvage et emballante, traverse la brume d’une forêt improbable : Sarah Kane, Clarice Lispector, Marguerite Duras, Janet Frame, Tezer Özlü, Emily Dickinson, Flannery O’Connor, Louise Labé, Katherine Mansfield, Anna Akhmatova Virginia Woolf, Catherine Pozzi, Sylvia Plath, Christine de Pizan, Unica Zürn, Lou Andreas-Salomé, Ingeborg Bachmann, Gertrude Stein, Cristina Campo, Alejandra Pizarnik, Catherine Pozzi, Simone Weil… que l’on ne peut qu’applaudir.

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Plus de problèmes, que des sujets

N’insistez pas, ils n’auront plus jamais de problèmes, oui, ils n’auront plus jamais de problèmes quand ils s’exprimeront. Ils n’auront plus que des sujets.
Ils diront : La pauvreté, les travailleurs pauvres, c’est un sujet. La pollution c’est un sujet. L’abstention c’est un sujet.
C’était trop précis, trop clair, le mot problème.
Ils ne veulent pas de problèmes.
Ils veulent des sujets.
Le réchauffement climatique, c’est un sujet.
L’école des administrateurs et de la gestion ne traitent que de sujets.
La pauvreté est un sujet, le réchauffement climatique est un sujet.
Si vous ne dites plus problème, vous verrez alors qu’il n’y a plus de problème.
Il leur arrivera le matin de se décoiffer méticuleusement avant de sortir.

Quand quelqu’un lui dit pas de souci elle répond : pas d’hortensia non plus. Neuf personnes sur dix restent impassibles. C’est sa façon de lutter, assez stérile, elle le sait mais elle est têtue en croisade.
Elle fait honte à sa famille à cause de certaines de ses réflexions.
Depuis longtemps elle met beaucoup de monde mal à l’aise.
Elle est embarrassante depuis le collège.
Elle n’a pas oublié le professeur avec son air de couvre-feu qui lui faisait recopier cent fois « Je ne dois pas recopier. »
Elle a compris la double contrainte.
Sur un mur défile en lettres électroniques : La vérité n’a pas grand-chose à voir avec la réalité (Sarah Kane, Manque)
Elle en a marre de ses parents obsédés du bon plan. Rien que de les voir avec leur guide du Roublard.
Il ne faut pas leur en vouloir disait sa sœur, ils sont harcelés, partout, le bout de leurs doigts fourmillent. Pense à Picasso qui réalise des sérigraphies pour le festival de poteries de Vallauris. Combien d’artistes contemporains en feraient autant ?

(Edward Hopper)
Avec des sites comme radins.com et tous les codes promos, les listes comparatives du meilleur prix, marché, affaire à faire, coupons validés, injonctions pour acheter malin, ne pas avoir peur d’être égoïste… comment voulez-vous qu’ils….
Toutes ces propositions qui traversent les têtes, les réduisent à force de réductions…
Ça troue le bec, dit-elle.

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Se faire comprendre

L’incompréhension, le malentendu, le misunderstanding, sont de grandes sources de création. C’est souvent terrifiant le malentendu comme source d’invention.
L’erreur en alliée, le lapsus en collaborateur.
On connait l’histoire du meilleur sentiment entre les hommes, (voir le post précédent, le meilleur sentiment).
Chacun a une histoire à ce sujet.
C’est à son quinzième livre signé en dédicace, aux USA, que Françoise Sagan est avertie qu’il vaut mieux ne plus écrire « With all my sympathies » qui ne signifie pas en anglais « Avec toute ma sympathie » mais « Avec mes condoléances ».

Peut-être que Françoise Sagan aurait rencontré en Angleterre une lectrice qui assurait avoir voulu fonder une famille où elle pourrait le plus agréablement possible commencer à dépérir, une ambition lente et à long terme.
En toute connaissance de cause.
Cette lectrice aurait donné des exemples de dépérissement dans sa famille.
Elle aurait fini en disant : Si cela se passe bien, ce sera une bonne surprise.

(Alvar Cawen Le musicien aveugle 1922)
La communication électronique baigne dans l’incompréhension et le malentendu.
Les internautes sont de plus en plus nombreux à faire des grimaces ou des signes du pouce.
Après certaines phrases, pour lever toute ambiguïté, ils grimacent ou font un signe du pouce pour souligner qu’ils plaisantent par exemple.
Ils émoticônent leurs phrases.
Oui. -)
Il faudra tenir compte de la loi de Nathan Poe.
En 2017 le magazine WIRED a qualifié la loi de Poe de phénomène le plus important sur Internet.
Selon Nathan Poe, sans indication claire de l’intention de l’auteur d’un écrit sur l’Internet il est difficile de faire la différence entre un propos réellement outrancier et une exagération volontaire à des fins parodiques par exemple.
Les parodies et critiques peuvent être prises au premier degré.
Les émoticônes, les smiley, représentations graphiques d’une émotion, permettent d’exprimer les intentions de l’auteur. On peut exprimer la plaisanterie, la maladresse, l’indifférence, la colère…

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Le meilleur sentiment

Les imprimantes séduisent les habitants les plus vieux, les proto-périmés, parce qu’ils s’attachent au papier, à ce qui se touche ; non pas que les habitants les plus âgés dépriment ou impriment mal mais c’est une attirance, leur attirance pour le papier, les arbres, les feuilles, incompréhensible pour les plus jeunes. Une attirance pour tout ce qui se garde matériellement, physiquement. Comme les chéquiers ou les DVD. Le papier aussi. Il y a une réticence vis-à-vis de ce qui est jetable, surtout quand soi-même, enfin, disons, quand on se sent plus fragile, plus jetable, proche de la date de péremption.
Pendant qu’elle me disait ça, je remarquais que dehors, la nuit semblait bizarre.
Malgré la neige, les gens s’étaient mis à s’embrasser et c’était pourtant dangereux, ils le savaient, on le disait partout.
Emportés par l’élan les passants n’en tenaient pas compte et, au lieu de passer, certains continuaient de s’embrasser. Ils s’embrassaient comme des fous et longtemps.
On avait songé un temps à déployer des brigades anti-bisous dans les villes.
Dans les campagnes, cela ne servait à rien, on n’arrivait pas à les attraper les gens qui s’embrassaient, à cause des bosquets, à cause des forêts.
On avait du mal à leur expliquer pourquoi s’embrasser pouvait nuire.

(Edward Hopper)
On pouvait faire des erreurs d’appréciation, des erreurs de lecture, évidemment, c’était courant, il fallait en tenir compte, c’était souvent fort les erreurs de lecture.
Le plus souvent, ce n’est pas ce qui est devant nous qui compte mais ce que l’on croit voir. C’est cela le rôle du voyant, du vrai lecteur, se tromper et voir à travers.
Pas seulement dans des contrepèteries antireligieuses, découvertes dans il court il court le furet
Beaucoup d’entre vous ont encore en tête l’histoire de ce professeur enthousiaste par sa lecture d’une dissertation ayant pour sujet : « Quel est le meilleur sentiment entre les hommes ? »
Le professeur s’empresse d’en lire des extraits à haute voix à la classe entière. Il trouve la copie au-dessus de toutes les autres. Il trouve la copie sublime.
Il en lit des extraits : « Le meilleur sentiment entre les hommes c’est la honte. C’est la honte qui permet aux hommes de se voir, de se rapprocher, de vivre ensemble. (…) C’est la honte qui permet de voir le monde… et sans elle nous serions des monstres… C’est ce qui nous différencie des hommes qui n’ont pas connu la honte… »

(Mark Leckey)
À la fin du cours l’élève qui a écrit cette dissertation vient voir le professeur encore sous le coup de l’enthousiasme. L’élève est penaud et il chuchote à l’oreille du professeur : « Monsieur, je n’ai pas écrit la honte mais la bonté. »

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Marcher dans ses rêves

Alors, continuer par curiosité, se laisser bercer, il suffit de marcher le long de l’Elbe et de croiser les énormes cargos.
La fille d’Altona précise que l’Elbe, fleuve d’Europe centrale de plus de mille kilomètres, prend sa source en Tchéquie dans les monts des Géants et, après un parcours en majeure partie allemand, se jette dans la mer du Nord par un long estuaire d’une centaine de kilomètres sur lequel se trouve Hambourg, premier port d’Allemagne.
Des gens boivent dans une villa pour une fête, à Blankenese.
Suis-je vivant ?
Il pleut soudain et je ne prendrai pas le train le lendemain pour Berlin.

Sur cette image d’Edward Hopper, une illustration de American locomotive (1944), il semble que l’homme sur le quai n’est autre qu’un écrivain irlandais mais je me demande qui est cet enfant ? Est-ce un voyageur qui ne reviendra pas chez lui de sitôt ?
Ce train va-t-il dans les montagnes enneigées ?
Je garde en tête le chalet sous la neige où vit cette femme qui a confiance dans ces crèmes pour le visage, celles qui permettent de ranimer la sensualité ou la méditation mais jamais l’envie brutale.

À Blankenese, un couple de gardiens de villa dit : « Nous aimerions éviter la douleur des vieux militants, tourner la page et nous persuader qu’elle était belle notre lutte pour la justice sociale.
Nous n’y arrivons pas, la lutte pour la justice sociale nous manquera pour toujours. »
Cet homme est beaucoup trop à gauche pour prendre, même sexuellement, la position du missionnaire.
C’est un compliqué mais il ne manque pas de dignité.

Les dignités s’effondrent à cause de la colère.
Il faudrait peut-être devenir ermite, loin, dans la montagne enneigée.
Annie Dillard écrit : Beaucoup, parmi les chefs d’expéditions britanniques notamment, étaient des hommes d’une dignité personnelle étonnante. En lisant les récits de leurs derniers moments on est frappé par le formalisme de leurs manières. Lorsque le capitaine Oates, membre de l’expédition Scott, décida de se sacrifier sur la péninsule antarctique parce que ses pieds gelés ralentissaient la marche, il sortit de la tente, une nuit, pour se laisser congeler par le blizzard, après avoir dit à ses compagnons : Je sors et risque d’être un peu long.
Quand tu te lèves la nuit, tu vas dans ton bureau sans hésiter, une heure ou deux, rarement plus, tu mets une veste épaisse en laine et tu imagines parfois ces explorateurs perdus sous d’autres étoiles, dans le vent et le froid, loin de leur maison. Cela ressemble à un petit feu dans la nuit.

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Infiltré sur Terre

Cet homme a pour premier embarras qu’une fois sorti de la maison, hors de sa famille, il n’est plus un héros pour personne. Au contraire. Il sent les regards, à cause de sa tête il en est sûr.
Peu à peu, il s’imagine que les prospectus publicitaires dans sa boîte aux lettres sont des messages codés.
Heureusement il écrit des chansons et transforme, transborde, tout ça.
Il parle une espèce de langue étrangère, dérivée de l’anglais, mais ne veut pas d’une écriture morte aux yeux clairs, encore moins te frotter le visage ou couper les coins.
J’écris une rapide notice à son sujet, on ne sait jamais.

Pour me rassurer durant mes voyages je m’étais souvenu de cette commanditaire qui m’avait envoyé voyager seul, en mission. Je devais rapporter de ces voyages textes et images et faire des comptes rendus.
Ce que disaient les gens, voilà ce qu’elle voulait.
Vous n’aurez qu’à écouter, faire des connaissances et me raconter ce que vous entendez et voyez. Je veux savoir ce que les gens disent. Leurs remarques, leurs biographies, leurs commentaires. Enregistrez-les quand vous pouvez.
C’est curieux cette sensation de vivre à la place de quelqu’un, cette sensation qu’elle me procure.
Cette sensation a commencé dans le port de Hambourg.
Impression récurrente d’être un espion, un infiltré. De vivre pour le compte de quelqu’un.

(Alain Willaume)
Parce qu’elles me permettent de m’oublier et de vivre par procuration, je ne me lasse pas d’écrire des notices.
Il y a aussi des contestataires que j’admire, admirer réduit mon mauvais esprit, cela se produit, des gens qui se lèvent et veulent rectifier la présentation et devant tout le monde, se prennent pour Fernando Pessoa ou Walter Benjamin, sous prétexte qu’ils portent des lunettes rondes, un vieux costume, des papiers dans un cartable et tombent amoureux d’actrices de cinéma (et là un admirable passage sur la ville ravagée par la pluie). Clap clap clap.

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Make the end of the world great again! Redonnez à la fin du monde sa grandeur !

La tristesse nous vieillit. C’est le meilleur des agents vieillissants.
Elle commence par le visage puis courbe notre échine.
Si jamais, pour on ne sait quelle raison, tu veux paraître plus vieux ou vieille que ton âge, commence par être triste.
La reine et Jeanne sont si vivantes quand il y a du danger et du vent dans les cheveux.
Je les ai vues se prendre dans les bras l’une l’autre.
Il a neigé sur Azincourt, a dit Jeanne, avant d’ouvrir au hasard un livre d’Anna Akhmatova : Devant tant de malheur les montagnes se tassent.
La première fois que je les ai rencontrées a été tellement marquante. Ce jour-là, je les ai vues apparaître par une fenêtre. Depuis il m’arrive encore de dessiner des fenêtres en espérant les revoir apparaître.
Ce sont des dessins de type sentimental et dérisoire, au crayon

Jeanne laisse les sodas dans les sacoches de la moto et part se balader les mains dans les poches. Elle essaye d’oublier le bâtard de la nuit, ce Don Juan qui prend son plaisir à faire tomber les filles dans ses bras et n’en veut plus après.
Ce Don Juan ressemble à ces gens qui, après avoir coupé du bois pour la cheminée, se sentent réchauffés et n’ont plus envie de faire du feu.
Il est difficile de trouver une armure à sa taille.
L’armure est lourde et fait transpirer.
Ta protection t’enferme. Sinon ce ne serait pas une protection.
Jeanne relit la phrase de Pacôme Thiellement : La véritable émancipation tient à la construction d’un bonheur totalement indépendant de la notion de réussite. (Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or)
Les phrases ne servent à rien la première fois.

(Vanessa Marc)
Comment la campagne peut-elle faire tant de mal à l’art contemporain ? Silence ou placidité ? Ignorance ou permanence ? À cause des tronçonneuses et des tracteurs, des plantes et des systèmes d’arrosage ?
Où veux-tu en venir, Jeanne, avec cette histoire d’art contemporain ?
Où l’on veut en venir, c’est la question.
Arrête-toi seulement sur quelque chose qui compte profondément pour toi.
Le loup hurle la nuit parce qu’il a peur des moutons. À force, sa peur fait peur, il se sent obligé de devenir dangereux. Au début de nombreux loups n’aiment pas le mouton, ils se forcent.
Ne voit-on pas là-bas commencer une histoire d’amour ?
Tu sais, Jean-Pierre, bien que le centre de recherche sur les potions magiques connaisse de grands succès, le peuple reste mécontent.
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LECTURE LE 9 OCTOBRE 2021
Hors série de la revue Cockpit
MAP
Le samedi 9 octobre 2021 à 17h, La Cômerie
(174 Rue Breteuil, 13006 Marseille)

Présentation par
Christophe Fiat et Charlotte Rolland

Avec
Nadine Agostini
Adrien Bardi
Alessandro Bosetti
Emma Cambier
Liliane Giraudon
Valérie Horwitz
Eric Houser
Manuel Joseph
Sarah Kéryna
Florence Manlik
Hanna Modén
Lotfi Nia
Jean-Pierre Ostende
Laura Vazquez
Dorothée Volut

En partenariat avec le festival Actoral

Entrée libre dans la limite des places disponibles.
Renseignements Centre international de poésie Marseille
04 91 91 26 45
cipm@cipmarseille.fr
Cockpit est un mensuel de création (poétique, plastique, sonore) lancé en 2020 par Charlotte Rolland et Christophe Fiat.
En partenariat avec le Cipm, elle propose un hors-série envisagé comme un horizon décalé, une étrangeté : « Nous avons trouvé passionnant d’imaginer un thème qui capte une atmosphère plutôt que d’appliquer et de développer une idée. Ce thème, c’est Marseille envisagé davantage comme un arrière-fond, une profondeur avec ses angles morts et ses rumeurs urbaines et aussi maritimes. Aussi avons-nous convenu de l’intituler MAP — carte en anglais ou bien acronyme : Marseille Ambiance Poème ». Soit un laboratoire textuel ouvert, réunissant seize auteurs ayant souvent un lien avec Marseille ou la région.

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Jeanne et la Reine

Quand le matin par chance j’aperçois à travers la fenêtre celle que l’on surnomme la Reine d’Angleterre assise dans le side-car et Jeanne (surnommée) d’Arc à côté, qui pilote la moto dans la cour aux vieilles granges, avec tant de souplesse, de dignité, un air d’abandon touchant sur leurs lèvres, je me demande comment la résignation de l’une et la révolte de l’autre peuvent donner (comme un arbre donne) un si beau fruit.
Ce fruit apaise mon fauve.
Mon fauve apparaît malgré moi à certains moments et toutes les deux, chacune à sa façon, laissant tomber moto et side-car, me remettent sur ma voie sereine et la bête finit par abandonner le terrain et retourner dans un des parcs de mon esprit (ma savane intérieure), conçu pour le repos des sauvageries et le calme des dragons intérieurs, là où l’animal peut s’endormir, ronronner et rêver comme seules les bêtes savent le faire.
Il me faut sortir tout ce qui me passe par la tête, c’est la meilleure méthode, et ranger ensuite la balançoire qui va d’une idée l’autre sans jamais pouvoir s’arrêter ni se fixer.
Enfin, j’efface certains morceaux de ma production, des pans entiers parfois.

Apprendre à jongler avec des planches pourries nécessite patience et ténacité. Des planches pourries sortent les meilleures choses.
Jeanne me murmure à l’oreille avec sa voix si jeune : Si tu veux écrire des aventures, assieds-toi sur une chaise. Si possible dans une pièce dont la fenêtre ne donne sur rien d’extraordinaire.
Avec Jeanne et la Reine il nous arrive de jouer au football tous les trois à la nuit tombée et de finir dans le noir comme Maradona le faisait quand il était enfant et pauvre sur un terrain vague en Colombie, jouant ainsi dans le noir et apprenant à ne jamais suivre le ballon des yeux mais à l’instinct, à la sensation, du bout des pieds. Ses pieds, le ballon, la nuit.
Cette recherche de l’instinct m’a donné envie de grandir.
Certaines personnes grandissent très tard. À soixante ans, le monde s’éclaire doucement en elles, jusqu’à former des images et elles commencent à comprendre et voir.
Il suffit parfois d’une image pour une révélation.
Jeanne et la Reine adorent l’affiche de Butterfly Dream par Tadanori Yokoo.

Mais quel mystère…
Quand j’entraperçois l’oreille du loup, je ralentis, je respire profondément, j’aspire par les narines, souffle par la bouche. Le loup n’est pas dupe mais peut-être est-il indulgent.

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DJ pro-fêtes

Depuis qu’il existe de grands maîtres aux platines pour sillonner le monde et faire danser les foules sans discrimination, à toute heure du jour et de la nuit, qu’il vente, neige, pleuve ou même en pleine sécheresse dans le lit de fleuves vides, l’homme aux mains de velours qui s’est proclamé le DJ divin, sans qu’aucun de ses pairs ne pense un jour remettre son titre en question, est reconnu dans tous les hémisphères et par tous les esprits comme le plus grand de tous les pro-fêtes.

Comme il aimait la liberté et n’aimait pas être contredit, même par des lecteurs invisibles, il avait toujours beaucoup écrit sur ce qui n’existait pas, s’appuyant sur de nombreux exemples confirmant sa théorie, en particulier l’exemple de l’ami de Philip K. Dick qui avait publié « un livre intitulé Les serpents d’Hawaï et reçu des commandes de plusieurs bibliothèques. Or, il n’existe aucun serpent à Hawaï : toutes les pages de son livre étaient blanches. »

À force d’attendre et de guetter des jours que l’on aurait pu qualifier de pince-moi-je-rêve il en est arrivé plus d’un.
Ce n’est pas beau à voir, l’intérieur de soi, paraît-il. Beaucoup regrettent d’y être descendus. Ils croyaient dénouer un nœud; au lieu de ça se sont emberlificotés en eux sans réussir à s’en dépêtrer. Encore un spéléologue mental noyé par ses larmes dans la caverne de sa vie psychique.

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Léthé ou Mnémosyne

Après des journées à regarder la pluie, Sanglier a dit doucement : « Tu prends une gorgée de la bouteille de droite, c’est du Léthé, c’est important au moment où tu sens que les souvenirs t’encombrent, c’est idéal pour les ranger. Nous en avons tous besoin à un moment ou un autre.
Si ça ne va pas mieux en oubliant, tu prends une gorgée de la bouteille de gauche, la Mnémosyne, ça rafraîchit, ça met à jour, c’est bon pour la mémoire. »
La pluie continue et Sanglier ajoute : « Dans trente ans, oui, trente ans, nous serons deux milliards d’êtres humains de plus sur la Terre, oui de plus, deux milliards de plus en trente ans. Et Madame Prouf veut porter un enfant pour son fils. La population est de 7,7 milliards de personnes et elle devrait atteindre les 10 milliards en 2050. On hésite entre Léthé et Mnémosyne. »
Sanglier tourne le dos à la pluie et fixe au mur une image des écailleuses d’huître.

Pour Sanglier le garçon aux longues mains est un puits d’ignorance. Quand tu ne veux pas savoir quelque chose tu vas chez lui et le tour est joué. Il a un effet proche du Léthé. Déjà sa façon de nous parler, de se lancer dans des discours moralisateurs et une logorrhée aux yeux bleu pâle de chien polaire comme : « Largement illustrée dans la pensée l’analyse par Sanglier dans les années 1970, est reprise par Le Guen au cours des années 1980 et plus récemment en 1998, ainsi que nos contributions, comportant une tentative de mise au point théorique, et cela justifie notre décision de revenir dès le prochain festival sur la surpopulation. » Arrêtez ce paltoquet !

Revenons au sujet.
Comment à l’âge de cinquante ans s’est-elle mis en tête de porter un enfant de son fils en se faisant inséminer son sperme ?
Pour lui rendre service ? Parce qu’elle avait lu dans la presse que malgré son âge, et après de nombreux examens médicaux au centre de l’Université du Nebraska, une certain Cécile E. avait obtenu l’accord des médecins alors qu’elle avait soixante et un ans, dix ans de plus qu’elle, oui, elle avait obtenu l’accord des médecins pour porter l’enfant de son fils et lui faire plaisir. Le fœtus a ensuite été créé par fécondation in vitro avec le sperme de son fils, Matthew E., et les ovules de la sœur de son beau-fils, Elliot D. Elle n’invente pas, non.
Comme disait Karl Kraus : Où est-ce que je prends le temps de ne pas lire tant de choses ?

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Lolito

Un fantôme avec un gin martini, oui, de belles mains de pianiste idéales pour l’apéritif.
Ziegler a rencontré Laurent, surnommé Lolito dans une boîte de nuit il y a quelques années.
Sur la piste de danse un stroboscope décomposait les mouvements des danseurs.
Il sait alors exécuter la marche du zombie sur la piste de danse.
L’activité de Laurent se résume à rien de spécial et il a d’ailleurs commencé en début d’après-midi par faire la planche dans la piscine.
Il imite encore vraiment bien la marche du zombie.
À l’opposé de ceux qui soulignent leurs efforts et expliquent qu’ils ont préparé leur rôle durant des mois, il dit qu’il n’y a rien de plus facile que d’être acteur, qu’il est devenu acteur par hasard.
Il déteste les conversations entre acteurs.
Il est poli, par réflexe, à la façon des êtres égarés qui essayent de donner le change en gardant leurs habitudes, de s’accrocher à des réflexes de survie.

À l’opposé de ceux qui soulignent leurs efforts et expliquent qu’ils ont préparé leur rôle durant des mois, Lolito dit qu’il ne force jamais.
Il s’arrange pour être à l’heure, connaître son texte (quand il y en a un) et faire ce que l’on attend de lui. La plupart du temps on lui demande seulement d’être là et cela tombe bien parce qu’il adore que son travail consiste à être là.
Sidney a dit qu’il n’allait jamais voir de film.
« Mon Laurent se moque d’avoir une culture cinématographique. »
Dès qu’on le maquille il se concentre. Au démaquillage, c’est fini.
Une fois chez lui, il n’en parle plus. Il n’accroche à rien.
Dans La nuit des endettés vivants il a interprété le rôle d’un huissier sosie d’Andy Warhol fasciné par le philosophe Alan Watts au point de le citer au moment d’une saisie :
« J’ai toujours été fasciné par la loi de l’effort inverse. Je l’appelle parfois la loi du rebours. Quand vous essayez de rester à la surface de l’eau, vous coulez ; mais quand vous essayez de couler, vous flottez. Quand vous retenez votre souffle, vous le perdez, ce qui rappelle immédiatement un ancien dicton trop souvent négligé : Quiconque veut sauver son âme la perdra. »

Parfois il prend des notes pour son Éloge du bide parfait.
Assis à siroter – on ne sait pas s’il est idiot ou génial.
– Il ne voit jamais les choses comme moi, dit Sidney. Il a un scanner. Avec lui, la maison devient un organisme, le vélo un animal, les terrains de football sont des guerres, les ballons de football des spermatozoïdes. Ça m’attire.
Les observations de Laurent choquent Jeanne, sa façon de lier le luxe au génocide, d’associer la civilisation à la torture. Ses remarques sur la chirurgie esthétique financée par la famine sont aussi gênantes que sa façon d’associer l’architecture aux meurtres de masse. Pour lui il n’y a pas de sculpture, de littérature ou de cinéma sans bidonville ni galas de charité. Pas de musique admirable qui ne sente la chair décomposée, la misère, les camps de réfugiés.
Si cela se fait, c’est bien. Si cela ne se fait pas, c’est bien. C’est son principe. Ne pas forcer. Oublier même les petites astuces.

Jeanne a demandé à Sidney comment ils s’étaient rencontrés et elle a répondu : Tristes restaurants de province le soir en semaine.
Un film mélancolique auquel ils participaient, l’histoire d’un couple payé pour l’écriture d’un guide : Le guide de l’ennui.
Ils devaient tester des qualités d’ennui en hiver et en automne dans les restaurants de province. Il n’y a pas d’ennui plus fort que de prendre un repas tout seul un soir de semaine en hiver dans un restaurant de province.
Le soir de sa rencontre avec Sidney, Lolito ouvre une bouteille de champagne. Il garde ses lunettes noires dans la nuit près de la piscine en forme de cœur pour dire : la fuite est le deuxième principe humain, après l’abandon.
– Nous n’arrêtons pas de fuir. De toutes les manières. Même, parfois, en ne bougeant pas de la ville où nous sommes nés. Il faudrait que je vous cite Noémi Lefebvre : N’importe qui me regarde et voit mon père chez moi installé comme chez lui, il se lit sur ma gueule, me voûte les épaules, diminue mon allure, étend depuis moi sa raison supérieure sur tout ce qui est vivant.

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Poussière du Sahara ira

Accompagnés de poussières du Sahara, des nuages d’altitude souvent épais sur fond de ciel laiteux effaceront tous les visages blafards que l’on croit apercevoir dans les nuages (phénomène psychologique de paréidolie). Ils garderont toutefois une douceur pas négligeable pour les amoureux qui traînent sur les bords de mer des côtes espagnoles jusqu’à celles d’Italie… Une fois de plus nous laisseront partir ces nuages dont il serait difficile de déterminer la naissance et la fin ; ce ne serait pourtant pas faute de les avoir photographiés pour les comparer dans les ateliers des frères de la Côte, là où flottent les filles de marbre à la façon de Proserpine enlevée par Pluton et revenue chez nous grâce à Bernini.

Vous comprenez, docteur, trois jours de temps sec et généreusement ensoleillé avec des températures de saison, puis une journée de nuages blêmes débordant par l’ouest avec la possibilité de quelques gouttes, peut-être une ondée localisée, un risque de pluies remontant de la mer mais finalement même pas et encore deux jours de temps sec sous un petit vent de nord-ouest et figurez-vous que je me suis endormi en essayant de suivre la série En thérapie.

Nous profiterons d’une distorsion de la pression atmosphérique produisant un effet anticyclonique et doux – soleil associé à quelques nuages élevés mais aussi à la présence de poussières de sable du Sahara, voilà ce que vous chuchote la nuit l’ombre chinoise de Madame météo qui se déplace de profil avec de grands gestes des bras et des mains et un menton extrêmement long. Et puis la voix encore :
Ne prenez pas les bulletins de la météo pour des messages cryptés à la façon de Radio Londres pendant la deuxième guerre mondiale. Arrêtez de voir partout des messages frais pour la saison.
Puis soudain, au lieu d’un dégagement du ciel, les grondements se font plus forts et nous finissons par déboucher trempés face au Titanik Bar en plein film de Bela Tarr.

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Jean-Jacques Viton

Jean-Jacques Viton a vécu dans des ports la majeure partie de sa vie.
Pour notre première rencontre, il a cinquante ans, nous avons vingt ans de différence, je lui trouve un air âgé, il tient du vétéran cravate, un ancêtre strict d’apparence. Il a connu beaucoup de gens sortis de photographies en noir et blanc, Gérald Neveu, les cahiers du Sud, Jean Ballard qui a rencontré Valéry, Éluard, Char, peut-être Napoléon, impossible de les rattraper. Il écoute du jazz à l’époque des œufs durs sur les comptoirs de bars où l’on fume en série. Il utilise beaucoup l’infinitif quand il écrit. À côté de la revue Banana Split (une des revues les plus ouvertes au monde et, là, difficile d’imaginer Jean-Jacques Viton sans Liliane Giraudon), Viton est employé de bureau, peut-être documentaliste, au CNRS de Marseille, et fournit des documents, je suppose que ça lui va parce qu’il faut (toute sa vie il adore les documents).

Malgré cet air ancien il reste tonique, sec, nerveux, rapide. Il y a de la vitesse en lui, de la course, écrivain Zatopek prompt à la réponse, cet homme n’a pas l’esprit d’escalier. Alors qu’un soir dans un grand bar bondé du port, vers deux heures du matin un garçon vient nous signaler que c’est l’heure de la fermeture il répond du tac au tac : « Ah ! Merci ! On va être plus tranquilles. »
Son Terminal de 1981 m’égare, son Décollage (1986) m’enthousiasme.
spécialement conçue pour la traduction simultanée
de la sédimentation des nuits le dépôt se recueille
dans les tabatières on peut faire des mélanges
j’en ouvre encore une je prends une autre prise
drink drink qui va là

J’ai vu passer Viton impassible une nuit dans sa gabardine détective au volant de sa Coccinelle le véhicule émotionnel de la marque Volkswagen peut-être a-il trouvé dans une certaine vitesse, une certaine solution… quelque chose dans le vent de la vitesse (dirait Christian Dotremont)…

Souvent nous buvons du Cristal. Imperturbable il instruit chaque barman : Pas de glaçons directement dans le Cristal s’il vous plaît, d’abord verser un peu d’eau. Il confie : C’est au comptoir du Barrio, un café de Casablanca, boulevard de la Gare, dans les années 1950, que, sans m’en douter, je suis entré dans la congrégation du Cristal.
Il pratique beaucoup l’arrêt sur image.
Le ressac
c’est le retour des vagues
sur elles-mêmes
lorsqu’elles rencontrent un obstacle

J’ai vu passer Viton une nuit avec chapeau et gabardine espion de Casablanca, il avait froid. Impossible d’oublier son regard un peu asiatique, cet air de bande dessinée à cause de certains traits soulignés, récurrents, symboliques, l’élégance foulard chapeau.
Il est précis (Les tarentes sont pâles comme des jouets en plastique (un matin de semaine)), passionné d’indices (parce qu’il faut bien comprendre ce que l’on regarde), il pratique l’inventaire et la liste, il prélève, relève, note, énumère (ouverture du catalogue des pièces à conviction dans Je voulais m’en aller mais je n’ai pas bougé) et même s’il est agité de l’intérieur il essaye de garder de la tenue.
J’aime sa distance, sa drôlerie mêlée de gravité parce qu’il est extrêmement drôle ; et mélancolique furtif, discret.
ah ! que j’aimais à l’appel de la clochette
déjeuner dans le wagon-restaurant
les serviettes blanches un peu épaisses
les lampes de table fer forgé
l’abat-jour rose tendre les fleurs
et le chiffre de la
Société dans l’assiette
sous le ventre de la sole meunière (Omnibus)

Fumer, boire, écrire des poèmes, et ainsi il assemble, accumule, joint mais reste décalé. Il enregistre des séquences, il coupe et monte, raconte un jour qu’une femme dans une boucherie a demandé au boucher : Coupez moi les cuisses, le reste je m’en charge.
Je suis touché par son livre Accumulation vite :
Parler à l’Absent n’est pas facile
Le téléphone est un chemin dangereux
Je suis absent pour l’instant
Laissez votre message

Il n’y aura plus que la nuit pour voir Viton passer vite impavide, mais quel charme quand le self control se fissurait. Nous pourrons continuer de confondre banlieue et faubourg, préférer la distance et la réserve aux épanchements, se demander comment va ton ressac.
maintenant je fume comme j’aime le faire à deux heures du matin
en hiver comme en été
ne pensant presque à rien
essayant de ne pas bouger
ni les jambes ni les mains
sauf la droite que j’utilise pour fumer accoudé à la table protégée
par une toile cirée rouge
plate voile au repos
dans cette maison qui dort
couleur douce et foncée
espèce de parc privé
luisant comme une piste
(Décollage)

(photo Marc-Antoine Serra)
Bibliographie de Jean-Jacques Viton par ici.
Autres textes sur Jean-Jacques Viton sur le site sitaudis par là.

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Solastalgie carabinée

Elle a remis à plus tard son programme de lutte contre la procrastination.
En ce moment elle soigne sa solastalgie diagnostiquée il y a deux ans par Madame Piedtenu qui avait cité la phrase de Jacques Chirac prononcée à Johannesburg en 2002 : “Notre maison brûle et nous regardons ailleurs”.
Ce néologisme de Glenn Albrecht, la solastalgie, signifie la douleur psychique causée par la sensation de vivre un désastre écologique, ce que l’on appelle aussi (selon une autre école) l’éco-anxiété ou, plus rarement, la catastrophilie pathologique ou le mal de terre… Bref les solastalgiques vont mal… (Écouter aussi le podcast J’ai le mal de terre)

Vous ne pensez pas qu’ils sont victimes d’un excès d’imagination ? D’un penchant masturbatoire ? (Lire la tribune sur la pensée entêtante)
L’ancien ambassadeur, l’ex-directeur des statistiques, l’animateur de retour à l’antenne et le professeur émérite qui animent l’émission Place aux jeunes ont tous les quatre assuré que la définition classique de la masturbation (la main au service de l’imagination) ne tenait pas assez compte des vertus de la répétition dans la formation de l’esprit.

Alors comme ça le dépressif voit le monde tel qu’il est ?
Le dépressif anticipe sans le savoir. La semaine dernière encore quelqu’un disait au téléphone dans la rue :
« Hier au bar Le nid, j’avais envie d’aller aux toilettes. Elles étaient réservées aux abonnés. Voilà la nouvelle réalité. »

L’émerveillement devant la simplicité des choses ne vous suffit pas ?
Je n’y arrive pas. Je n’y crois pas. Je crois que cette méthode n’existe pas.
Paul Valery en avait peut-être le pressentiment quand il s’est demandé quel serait notre avenir si nous n’avions pas le secours de ce qui n’existe pas.
Ah oui, sans le secours de ce qui n’existe pas, ce serait difficile.
C’est une chose extrêmement compliquée une vie plus simple.

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Sourires de plastique

Revenue de sa marche de nuit, épuisée, où elle a encore commencé à faire des choses qu’elle n’aurait pas dû commencer, parce qu’elle a du mal à échapper à ses répétitions compulsives qui préparent le terrain aux regrets soupirs et déceptions, elle enlève son manteau noir abîmé, le manteau de Patricia toujours un peu taché de café et, peut-être pour oublier sa pulsion de mort comme le dit le docteur de l’hôpital Saint-Georges, sa tendance à la destruction qui pourtant l’a sauvée plus d’une fois du marasme et de l’ennui mou où tout semble tiède et moite, elle sort de sa poche un carnet et en tire une photographie d’enfants qui jouent, pour la regarder longuement cette image, cette photographie de Marketa Luskacova.

Elle a des lubies comme craquer des mots de passe importés du langage politique dans ce jeu vidéo; en ce moment c’est « Il y a des trous dans la raquette » ou « Si ça continue il n’y aura plus d’air dans le ballon ».
Tu sais, en dehors du tennis de table, les raquettes ont des trous. Quand à l’expression du ministre des finances (il n’y aura bientôt plus d’air dans le ballon…), ignore-t-il que trente pour cent de la population française n’a plus d’air dans le ballon avant le quinze du mois ? Tout en bas près du sous-sol, il n’y a même pas de ballon et l’air on en rêve.

Je m’attache trop à la réalité ?
Peut-être que ma réalité est une habitude en forme de légende. Chaque soir la fille au manteau de Patricia continue de regarder à travers la baie vitrée les lumières de la nuit. Elle a décidé de suivre la thérapie des marcheurs de nuit une ou deux fois par semaine mais elle ne sait pas du tout quand les effets bénéfiques promis commenceront d’apparaître et que les démons s’estomperont.

Elle ne veut plus fréquenter les amis de la fin du monde qui adorent les feux dans des lieux improbables, à la façon des fans de Burning Man.
Quand elle croise les amis de la Fin du Monde elle ne peut s’empêcher d’avoir un pincement au cœur en pensant à son passé dans les fêtes. Malheureusement son amie lui a dit : Tu sais, on ne peut pas remettre le dentifrice dans le tube.

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Fiers d’être humbles

La fille regarde à travers la baie vitrée les lumières de la nuit sur la ville mais ferme un instant les yeux quand on lui demande pourquoi elle a un QR code tatoué sur son épaule gauche.
Je n’étais pas là quand ils ont inventé le QR code, (acronyme de Quick Response Code, code à réponse rapide) dans je ne sais quel bureau, ce code à barres 2D, composé de petits carrés noirs et blancs à l’intérieur d’un carré. Je ne sais pas où j’étais à ce moment.
Ce serait facile et correct d’y voir le labyrinthe économique mondial mais trop simple. Un accès, une porte, une issue, certainement.
Est-ce que cette chose tatouée peut être dangereuse ?

Je ne sais pas ce que cette fille, passionnée par les lumières urbaines la nuit, entend par mon environnement multicloud hybride, paraît-il nous en avons tous un, pas plus que je ne sais comment elle peut demander à tous ceux qui passent à la portée de sa souris : Une fille perdue dans la nuit pluvieuse te demande de l’aide, que ferais-tu ?
Je lui ai répondu que les difficultés de sa sœur avec le roman traditionnel, difficultés dont elle m’avait parlé la veille, ne se résoudraient pas en utilisant des mots du jour et des situations très contemporaines, des fantômes électroniques, des deep fake news (vidéo ou enregistrement audio produit ou altéré grâce à l’intelligence artificielle) par exemple.
– Et pourquoi ?
– Ce n’est pas de ce côté qu’il faut chercher. Pas du tout. On n’a pas trouvé l’électricité en essayant d’améliorer la bougie.
Elle prend un petit moment avant de répondre et de se préparer à sortir pour sa marche nocturne dans son grand manteau noir d’occasion :
« Tu as trop pensé aux nuages de vent d’Otto Dix. »
Cette réponse m’a laissé silencieux.

Un fantôme lui aurait murmuré une nuit où elle se tenait devant la fenêtre : Étranger je suis venu…  en étranger je repars… (Fremd bin ich eingezogen, Fremd zieh’ ich wieder aus). Le voyage d’hiver, (Winterreise) de Schubert…
Agacée par les réseaux sociaux, depuis, elle ne cesse de penser à Brandolini ce programmeur italien selon qui il faut toujours moins de temps pour lancer une ânerie que pour la réfuter.
« La quantité d’énergie nécessaire pour réfuter des idioties est supérieure d’un ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire. » Loi de Brandolini.
C’est ce qui rend difficile, voire désespérante, la discussion avec un complotiste.
Elle ajoute : Nous sommes des enfants vieillis.

Oui, elle a raison, je suis l’enfant vieilli dans son propre labyrinthe, celui qui dort avec une espèce de grand chien noir sorti d’un film d’Andréï Tarkovski, au grain de pellicule fatiguée en noir et blanc.

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Infiltré sournois qui surgit de la nuit

Les voisins bricoleurs ne me reprochent pas l’absence de salopette, mais s’ils ne disent rien c’est bien pour que le trouble et l’ambiguïté soient plus démesurés, ça se voit dans leurs yeux cette lueur tu n’es pas des nôtres. Cette lumière tu n’es pas des nôtres je l’ai repérée aussi dans les yeux des clients mâles, quand il m’est arrivé, par inconscience ou défaillance de l’Historique (cela s’est aussi produit soldat), d’aller dans un magasin de bricolage ; leurs yeux semblaient repérer, dès le premier balayage, le fraudeur, la contrefaçon, pourquoi pas l’espion, l’infiltré sournois qui surgit de la nuit, le type qui se moque du monde en se pavanant dans un magasin de bricolage alors qu’il pfffttt…

Toutes les semaines ou presque, sous un prétexte commercial, une ou deux entreprises téléphonent pour vérifier si je suis celui que je prétends être, comme s’ils ne connaissaient pas ma voix ou pensaient s’être trompés de numéro ou qu’un inconnu occupe ma ligne pendant mon absence, mais je crois qu’ils le font en toute innocence, à chaque fois avec un accent différent qui semble tomber de la lune et sans se rendre compte qu’ils n’ont pas affaire à un perdreau de l’année et que je sais, je suis au parfum, j’ai bien compris ce qui se passait, oui, c’est bien moi mais vous, est-ce que vous êtes bien qui ?
Ils n’aiment guère non plus, mauvais joueurs, que je leur réponde : Désolé mais monsieur n’est pas là.
Il est vrai que je ne suis pas souvent là.

Assis dans le séjour à regarder à travers la baie vitrée, le passage de nuages pouvait m’occuper une heure, je m’imagine en fille au pair qui reste des heures immobile au point que les patrons finissent par l’appeler en douce la fille Hopper. Pourquoi toujours ces moqueries reviennent dans ma tête ?
Les parents de cette fille vivent séparés depuis l’année de leur rencontre. Chacun dans son appartement. Après le télétravail, le télé-amour. Pour éviter le stress et la dépression de la vie quotidienne, ils ont opté pour soixante et dix pour cent de télé-amour et trente pour cent de vie commune, le week-end.
Ne pas se vivre en chair et en os donne plus de longévité à la relation, c’est statistique, les gens séparés se séparent moins que les autres. Plus c’est immatériel, plus c’est durable.

Récemment ils ont modifié leur histoire dans le cadre de la cancel culture. La cancel culture est la culture de l’annulation qui consiste à dénoncer ou à boycotter certaines œuvres ou certaines personnes : on ne distribue plus certains livres ou films jugés nocifs, on enlève les statues ou plaques commémoratives, on re-travaille l’espace public. Il s’agit de reformuler.
Ils se sont attaqués à l’Historique. Ils ont supprimé certains souvenirs, en ont ajouté d’autres.
Cela n’avait pas grand-chose à voir avec le 1984 de George Orwell, quand il s’agissait de re-écrire l’Histoire. Ils voulaient que l’on comprenne mieux.

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L’ogre n’est pas banc de brouillard

Le soir où j’ai appris qu’un professeur d’histoire et géographie venait d’être décapité au collège du bois d’Aulne, j’ai cru comprendre collège du bois des Aulnes et vite collège du roi des Aulnes.
J’ai d’abord pensé au professeur.
Ensuite j’ai pensé à l’ogre de Michel Tournier dans Le Roi des Aulnes et au poème de Goethe, Le Roi des Aulnes.
J’ai pensé que c’était un élève, un enfant, qui avait dû commettre le crime.

Ensuite, j’ai retrouvé Le roi des Aulnes de Johann Wolfgang von Goethe dans son adaptation française de Charles Nodier.
Quel est ce chevalier qui file si tard dans la nuit et le vent ?
C’est le père avec son enfant ;
Il serre le petit garçon dans son bras,
Il le serre bien, il lui tient chaud.
(Wer reitet so spät durch Nacht und Wind? Es ist der Vater mit seinem Kind. Er hat den Knaben wohl in dem Arm, Er fasst ihn sicher, er hält ihn warm.)
« Mon fils, pourquoi caches-tu avec tant d’effroi ton visage ?
– Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes ?
Le Roi des Aulnes avec sa traîne et sa couronne ?
– Mon fils, c’est un banc de brouillard.
(Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht? – Siehst Vater, du den Erlkönig nicht! Den Erlenkönig mit Kron’ und Schweif? – Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif.)
– Cher enfant, viens, pars avec moi !
Je jouerai à de très beaux jeux avec toi,
Il y a de nombreuses fleurs de toutes les couleurs sur le rivage,
Et ma mère possède de nombreux habits d’or.
(- Du liebes Kind, komm geh’ mit mir! Gar schöne Spiele, spiel ich mit dir,
Manch bunte Blumen sind an dem Strand, Meine Mutter hat manch gülden Gewand
.)
– Mon père, mon père, et n’entends-tu pas,
Ce que le Roi des Aulnes me promet à voix basse ?
– Sois calme, reste calme, mon enfant !
C’est le vent qui murmure dans les feuilles mortes.
(Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht, Was Erlenkönig mir leise verspricht? – Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind, In dürren Blättern säuselt der Wind.)
– Veux-tu, gentil garçon, venir avec moi ?
Mes filles s’occuperont bien de toi
Mes filles mèneront la ronde toute la nuit,
Elles te berceront de leurs chants et de leurs danses.
(Willst feiner Knabe du mit mir geh’n? Meine Töchter sollen dich warten schön, Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn, Und wiegen und tanzen und singen dich ein)
– Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là-bas
Les filles du Roi des Aulnes dans ce lieu sombre ?
– Mon fils, mon fils, je vois bien :
Ce sont les vieux saules qui paraissent si gris.
(Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort / Erlkönigs Töchter am düsteren Ort? – Mein Sohn, mein Sohn, ich seh’ es genau, / Es scheinen die alten Weiden so grau.)
– Je t’aime, ton joli visage me charme,
Et si tu ne veux pas, j’utiliserai la force.
– Mon père, mon père, maintenant il m’empoigne !
Le Roi des Aulnes m’a fait mal ! »
(Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt, / Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt!“ Mein Vater, mein Vater, jetzt fasst er mich an, Erlkönig hat mir ein Leids getan)
Le père frissonne d’horreur, il galope à vive allure,
Il tient dans ses bras l’enfant gémissant,
Il arrive à grand-peine à son port ;
Dans ses bras l’enfant était mort
(Dem Vater grauset’s, er reitet geschwind, Er hält in Armen das ächzende Kind, Erreicht den Hof mit Mühe und Not, In seinen Armen das Kind war tot.)

Plus tard encore je suis revenu sur : Veux-tu, gentil garçon, venir avec moi ? Mes filles s’occuperont bien de toi
Ce n’est pourtant pas ça qui m’a le plus tenu mais la réponse du père à l’enfant inquiet.
Le roi des Aulnes propose à l’enfant de se distraire avec ses filles. Mais pour le père de l’enfant il ne s’agit que d’hallucinations, rien que des hallucinations (le vent dans les feuilles mortes, les saules qui font silhouettes).

Ce que je n’arrive pas à saisir : Comment se passe cette chose ? Il ne s’agit pas seulement d’un croquemitaine. L’enfant avertit son père qu’il y a l’ogre et celui-ci ne l’écoute pas, n’y croit pas.
Cette histoire, cette idée, tourne en boucle pendant plusieurs jours : On le dit au père mais il ne le croit pas.
Il faut le croire pour le voir ?
Il y a de nombreuses interprétations de ce poème.
Dans l’une ces interprétations, la mort de l’enfant est une mort mentale. C’est celle que je trouve la plus terrifiante, celle qui me laisse le plus démuni, pris dans un mystère dont je n’ai la sortie.

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Merci aux yeux fermés

En croco, les lions, les loups, les placards… merci aux yeux fermés pour tout ce qu’ils permettent d’attraper… Dans la maison tu peux lâcher les yeux fermés les bêtes, les fantômes, la compagnie des images, tout le cirque. Tout finit dans ton sac et chacun a un sac.

Tu imagines dans toutes les rues de toutes les villes et dans tous les bâtiments et tous les parcs : des marques sur le sol, des chemins fléchés, pour ne plus se croiser ou risquer de se rencontrer.
Des masques sur tous les visages, la disparition progressive des sourires dans l’espace public, personne ne l’avait imaginé.

Il n’y a rien de pire que les êtres persuadés d’agir pour le bien, les dégâts peuvent être illimités.
Peut-être que Georges Perros est devenu motard parce qu’il a arrêté d’être comédien. Est-ce que le motard est un exhibitionniste ? La timidité le tient à sa machine ?
Tout exhibitionniste est comédien.
Évidemment il y a quelque chose du cheval et du cavalier chez le motard.
La plupart semblent avoir besoin de bruit. La roue est sœur du bruit.

Dans la sacoche de la moto se cache souvent un personnage qui, depuis longtemps et à l’insu du pilote casanier, se rêve voyageur. Il suppose ses rêves aussi grands que Pessoa parce que Pessoa était un aide comptable dans un endroit obscur de Lisbonne et il se tenait souvent à la fenêtre et lui aussi avait toujours regretté de ne jamais avoir adressé la parole à la petite marchande de tabac au coin de la rue.
Ce ne sont pas des gens qui marchent pieds nus sur les moquettes, ces gens.
Peut-être suis-je resté hors sol toute une vie par appréhension ? Le bébé interne se montre tous les jours et fait des signes. Nous les gauches.

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Les Mayas n’ont pas voulu de la roue

Furtive, l’activité de notre confrérie lycéenne consistait principalement à porter sa montre avec le cadran sous le poignet, tourné vers l’intérieur. Nous avions seize ans. Le signe devait précéder la philosophie.
Je ne me souviens plus de celui qui avait eu l’idée.
Les idées nous les partagions volontiers.
Elles tombaient de partout. Nous savions le monde réservoir infini.
Nous les tordions et les mixions.
Nous voulions nous distinguer, sans savoir que nous restions moutons.
Les moutons ignorent leur sort. Rien ne les défrise. Ils nous imitent.
Nous avions de l’admiration pour les artistes qui cachaient leur profonde originalité derrière des costumes stricts comme William Burroughs, Yves Klein, Marcel Duchamp ou Henri Michaux.
Nous portions haut ces artistes, parfois si haut que nous les perdions.

Nous pensions que l’originalité commençait quand on s’effaçait.
La gomme et la grisaille nous stimulaient, la drogue aussi. Nous avions peur de la régression.
Nous pensions que les Mayas avaient refusé de faire la roue, volontairement et pas seulement par modestie. Ils l’avaient dédaignée parce qu’ils l’avaient déjà inventée puis interdite. Les Mayas connaissaient la roue, mais ils avaient renoncé à s’en servir parce qu’ils savaient que la roue abîmait les hommes inévitablement.
La pédale est souvent soupçonnée mais c’est la roue qui détraque.
Les types les plus intelligents régressent tout de suite dès qu’ils utilisent la roue : il n’y a qu’à les voir en voiture, en vélo, en trottinette. Ils ne sont plus eux-mêmes. En bande, c’est pire encore, ils dégénèrent.
La roue les dégrade profondément.
Ce qui roule déroute.
La roue débilite les hommes plus encore que les pédales et le travail forcé.

Pourtant, le travail va mal ces temps-ci ; surtout après le confinement et la pandémie.
Partout j’entends dire que les abeilles ne veulent plus travailler autant qu’avant. Les fourmis prennent des congés. On repère de plus en plus de comportements anormaux. Même les mille-pattes lèvent le pied.
Est-ce dû au confinement et à la covid ? Je ne sais mais j’ai du mal avec le féminin de covid, je pense toujours à la movida, ce mouvement culturel espagnol au début des années 80 après la mort de Franco.
Avec l’affaire du pangolin (espèce d’artichaut animal qui ne travaille jamais), de la pandémie et du confinement, le goût du travail en a pris un coup. Un effet secondaire (les Anglais disent side effect, effet de côté). Pourquoi l’effet secondaire serait-il toujours indésirable ? Depuis la covid, la valeur du travail a perdu huit points.
En revanche, effet de côté ou pas, personne n’y croyait mais la pratique de la lecture a augmenté.

(Julie Alice Chappel)
La bibliothèque est peut-être une pharmacie émotionnelle efficace ? Peut-être pas en termes de rapidité d’efficacité mais plutôt en termes d’effets secondaires favorables. La bibliothèque est une pharmacie de long terme.
Ce qui nous enthousiasme peut tout autant nous déprimer.
Vous pouvez monter en haut de l’arbre et constater combien c’est pitoyable.
Il y a des animaux qui vivent dans des profondeurs incroyables et dans le noir et je me demande si interrompre brutalement inscrit et grave nos souvenirs dans notre cerveau plus profondém

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Depuis 2018, la Mél et le Centre des Monuments Nationaux portent ensemble une action intitulée “D’un monument l’autre : un site, un écrivain”. Ici vous trouvez un court texte au fort Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon.
Lecture de neuf minutes à écouter en cliquant sur Fort St André.

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Changer de préjugés

Hier je me suis décidé à changer de préjugés. Il faut se renouveler. Ce n’est pas changer la décoration d’un magasin mais cela y ressemble. Chaque esprit est magasin.
Contrairement à ce que je croyais, la décision a été rapide, j’ai peu balancé en comparaison à d’autres. Mes convictions s’effritent, cela calme.
J’en en avais marre de mes anciens préjugés, un peu honte même, et j’ai préféré en installer de nouveaux. Une application nous permet d’en télécharger de neufs mais ce n’est pas encore aussi au point que le téléchargement de nouveaux amis.
Mieux vaut des préjugés qui ne sentent pas la cendre ou le faisandé. Mieux vaut des préjugés modernes, des drones de la pensée.
Pas forcément meilleurs dans le fond mais plus frais et qui, en apparence, tachent moins.
Longtemps déterminé, j’ai pensé que l’on ne pouvait pas changer de préjugés. J’en étais persuadé. Il m’a suffi de régulièrement changer de position.
Finalement, c’était un préjugé.
Parfois je regrette mes anciens préjugés. La nuit dans le noir cela me semble plus facile de les oublier.
Je porterais volontiers une double casquette mais c’est difficile. Il y a souvent des effets secondaires : elles peuvent troubler la vision par exemple, exacerber vos sensations, par exemple, vous faire remarquer des détails qui, à la longue, se révèleront nocifs. Attention aux effets secondaires du voyant.
C’est ainsi qu’avant de m’endormir je pense souvent à des gares abandonnées où j’erre non sans plaisir (qui a dit que la mélancolie est le plaisir d’être triste ? Victor Hugo ? Il a écrit : la mélancolie c’est le bonheur d’être triste, Les travailleurs de la mer).
Dans ces gares abandonnées se trouve souvent un tramway comme il y en a dans les photos de la gare de Zugliget près de Budapest.

Plus loin dans la ville, sur le trottoir enneigé un peu sale, avant d’entrer au café, dans une curieuse parodie de Flamenco visiblement improvisée bien que souvent répétée l’hiver, les hommes tapent des pieds pour faire tomber la neige de leurs chaussures. Il n’est pas rare que l’on entende un violoniste accompagné de sa fille chantant Nous n’avons pas de projet nous traversons le fleuve on dit qu’il est bleu et qu’il mène loin cela tombe bien nous voulons voyager. Dans le tableau d’Alvar Cawen le musicien est aveugle mais pas la fille, ils sont universels comme je les aime.

Alvar Cawen est né en Finlande, là où j’ai vu des hommes seuls au karaoké le soir de Noël ; dont un poète qui tordait toutes les paroles et pratiquait un karaoké énigmatique. On dit que les poètes ont des vies romanesques et les romanciers des vies poétiques, c’est un préjugé.

Ce poète seul au karaoké le soir de Noël cherchait quelqu’un pour désespérer son amie. Perdre espoir à deux, c’est fort.
Cette fille lui avait soufflé ce conseil de Fernand Deligny : « Sois surtout présent quand tu n’es pas là. » ?
De quel préjugé s’agissait-il encore ?

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Si vous nourrissez la bête, la bête vous…

L’homme assis aime bien Facebook et prétend que c’est une lunette ou un hublot, ça dépend.
Tu plaisantes ? Tu as vu dans quel état est le tissu social ? Tu ne peux pas ne pas l’avoir remarqué, tu ne vis pas dans un désert au fond du trou du milieu de nulle part avec des taches au plafond et des étincelles et des grésillements de faux contacts, il est complètement déchiré le tissu social, il est abîmé. Il s’effiloche en lambeaux de confetti… Tu préfères regarder ailleurs ? Faire comme tout le monde ? Oublier le climat ? Oublier la dette publique ? Une fois que tu as oublié ça…
Oui, le tissu social est en lambeaux.

(David Hammons)
C’est rare que le fantôme social s’exprime aussi directement avec un air de traqueur d’aveux, un stalker couvert de poussières. On dirait un agent dormant sorti d’une vieille bouteille, qui n’a pas bougé, claquemuré depuis le XIXème siècle, il vient d’être ranimé et se charge de nous réveiller en pleine nuit au XXIème siècle et dehors les hélicoptères, les sirènes, l’annonce d’un record de température au delà du cercle arctique, 38°C en Sibérie, la multiplication de foyers pandémiques dans les abattoirs.
Bande de pangolins !
Il pourrait remonter dans le temps jusqu’aux années soixante… les premières télévisions en couleur et machines à laver, le lino et le formica dans les cuisines… pas encore de ceinture de sécurité obligatoire dans les voitures… et petit à petit les voitures si différentes, ces modèles de plus en plus attirants, dans leur extrême diversité, leur différence… crossover, quatre quatre … ces choix à n’en plus finir… Notre sensation de liberté…

Sur un sol jonché de jeux à gratter, de boîtes vides d’antidépresseurs et de faits divers, je me souviens, j’allais chercher mon père au PMU… il jouait aux courses…
Est-ce que nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social comme l’a déclaré le vice-président chargé de la croissance de l’audience de Facebook Chamath Palihapitiya en 2017 à la Stanford Graduate School of Business : « Nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social (We have created tools that are riping apart the social fabric.) » ?
Deux autres phrases ont retenu l’attention des traqueurs d’aveux quand il a prononcé son discours.
D’abord : Si vous nourrissez la bête (If you feed the beast), la bête vous détruira (the beast will destroy you).
Et ensuite : L’entreprise n’est en fait qu’une bande de lâches sans âme (Venture is basically just a bunch of soulless cowards).
Nous nous sommes sentis visés. Nous sommes tous une bande lâches sans âme ?
Nous écoutons les avertissements que l’on nous donne et nous regardons ailleurs ? Notre regard vitreux dans le lointain, les centrales nucléaires…

Voilà un patron, Chamath Palihapitiya, qui s’adresse à de futurs cadres ou patrons, dans une école de commerce, pour leur conseiller de choisir quelque chose qui ait une valeur véritable.
Depuis, dans les nuits de Notre-Ville, une phrase revient en boucle et grésille comme sortie d’un enregistrement vieillot : Si vous nourrissez la bête, la bête vous détruira.
La question est là, toute vrillée : Nous nourrissons la bête, nous avons besoin de nourrir la bête.
Pourtant, n’empêche, c’est notre tissu social déchiré qui a créé Facebook et pas Facebook qui déchire notre tissu social. C’est par ce trou, cette déchirure que l’on peut voir notre monde se dégrader. On nous y trouve, lamentables et flamboyants, sauveurs et dénonciateurs, amoureux et cruels.
Il y en a toujours qui ne supportent plus les réseaux sociaux et s’absentent régulièrement en postant des déclarations du style : « Je me retire, qu’on se le dise. » (Jean-Luc Sarré). J’imagine alors le dandy oranais, au comptoir d’un bar, convenant d’une chose avec le motard breton : « On s’en souviendra de cette planète » (Georges Perros).

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Nous impossibles

Nous ne voyons pas les choses telles qu’elles sont, nous voyons les choses comme nous sommes.
Et ce que nous sommes est impossible à dire.
Nous ne savons pas que nous regardons les choses comme nous sommes parce que nous ne savons pas qui nous sommes.
Tout le monde regarde la pluie sans se soucier de la tristesse et de la souffrance des gouttes qui s’écrasent.
La Terre est remplie de pluie.
L’homme qui dit la vérité comme il respire est seul sur le trottoir à l’angle des deux boulevards. Les cinémas sont fermés, la ville rêve de leur retour.

Ce n’est pas facile d’être l’homme qui dit la vérité comme il respire.
Tout le monde finit par vous rejeter. D’ailleurs l’homme qui dit la vérité comme il respire est rejeté.
Il comprend bien le proverbe persan : Donne un cheval à celui qui va dire la vérité, il en aura besoin pour s’enfuir.
Vaut-il mieux être incompétent ou mentir ?
Filer à cheval dans la nuit à travers les forêts ?
Vaut-il mieux accélérer ou s’arrêter sans un bruit ?

Arrêter les salades, c’est impossible.
Difficile de comprendre pourquoi la salade a été assimilée au mensonge ou bien au récit auquel on ne veut pas croire
On ne sait pas non plus vraiment pourquoi le poulet est associé au policier ni pourquoi le lapin est un rendez-vous manqué quand il est froid et un obsédé sexuel quand il est chaud.
Les animaux libres n’ont pas de restaurant mais ils connaissent la restauration en plein air et le monde est leur restaurant. Comme le pensait Oscar Wilde la grande différence entre les adultes et les enfants, c’est surtout le prix de leurs jouets.

Dans le parc quelqu’un lit à haute voix un texte de Michel Jourdan :
« Ceux qui viennent nous voir, les rares visiteurs qui montent à Brocéliande (même ceux que l’on appelle « marginaux »), s’étonnent de notre vie. « Comment pouvez-vous moudre tous les jours votre blé à la main pour faire votre pain, cela doit être fatigant ? Comment pouvez-vous vivre sans voiture ? Pour les courses comment faites-vous ? Comment pouvez-vous rester quinze jours sans bouger ? » Cela les étonne que l’on puisse vivre aussi pauvrement de céréales et de légumes du jardin, sans profiter des loisirs de la ville, sans radio. A part des livres qui sont pour nous une seconde nourriture. Je constate chaque jour l’utilité et l’écologie des petites maisons qui chauffent vite, avec peu de bois. Quand on a de multiples tâches toutes différentes à faire dans la journée, on s’aperçoit que la division du travail c’est l’uniformité, l’opposé de la vie qui est la diversité même. Sans gaz, sans égout, sans chauffe-eau, sans eau courante dans la maison, il leur semble que l’on ne peut pas vivre maintenant. Mais se sont-ils posé la simple question : « Qu’est-ce que vivre, quel critère pour mesurer l’intensité d’une vie ? » Mais aucun de leur appareil ne peut mesurer encore l’intensité d’une vie. Simplifier la vie quotidienne est une révolution. Ne garder que l’essentiel : un métier à tisser, un moulin à céréales, une hache, une bêche, une marmite, un poêle à bois et un seau. Il y a toujours quelque chose à faire : tailler un abreuvoir pour les bêtes dans un tronc d’arbre, ou une cuillère dans une branche ou un peigne en bois. Il ne fait jamais vraiment nuit.
Les étoiles brillent toujours, même si on ne les voit pas sous les nuages. Toute cette société que nous fuyons est fondée depuis des millénaires sur la peur de la nature : orage, guêpe, pluie, vent ou fumée du feu… Être assis sans rien faire, c’est le plus difficile pour ceux qui s’agitent dans cette société. »
(extrait de Notes de ma grange, des montagnes et des bois». Ed Stock 1980)

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