Jean-Jacques Viton

Jean-Jacques Viton a vécu dans des ports la majeure partie de sa vie.
Pour notre première rencontre, il a cinquante ans, nous avons vingt ans de différence, je lui trouve un air âgé, il tient du vétéran cravate, un ancêtre strict d’apparence. Il a connu beaucoup de gens sortis de photographies en noir et blanc, Gérald Neveu, les cahiers du Sud, Jean Ballard qui a rencontré Valéry, Éluard, Char, peut-être Napoléon, impossible de les rattraper. Il écoute du jazz à l’époque des œufs durs sur les comptoirs de bars où l’on fume en série. Il utilise beaucoup l’infinitif quand il écrit. À côté de la revue Banana Split (une des revues les plus ouvertes au monde et, là, difficile d’imaginer Jean-Jacques Viton sans Liliane Giraudon), Viton est employé de bureau, peut-être documentaliste, au CNRS de Marseille, et fournit des documents, je suppose que ça lui va parce qu’il faut (toute sa vie il adore les documents).

Malgré cet air ancien il reste tonique, sec, nerveux, rapide. Il y a de la vitesse en lui, de la course, écrivain Zatopek prompt à la réponse, cet homme n’a pas l’esprit d’escalier. Alors qu’un soir dans un grand bar bondé du port, vers deux heures du matin un garçon vient nous signaler que c’est l’heure de la fermeture il répond du tac au tac : « Ah ! Merci ! On va être plus tranquilles. »
Son Terminal de 1981 m’égare, son Décollage (1986) m’enthousiasme.
spécialement conçue pour la traduction simultanée
de la sédimentation des nuits le dépôt se recueille
dans les tabatières on peut faire des mélanges
j’en ouvre encore une je prends une autre prise
drink drink qui va là

J’ai vu passer Viton impassible une nuit dans sa gabardine détective au volant de sa Coccinelle le véhicule émotionnel de la marque Volkswagen peut-être a-il trouvé dans une certaine vitesse, une certaine solution… quelque chose dans le vent de la vitesse (dirait Christian Dotremont)…

Souvent nous buvons du Cristal. Imperturbable il instruit chaque barman : Pas de glaçons directement dans le Cristal s’il vous plaît, d’abord verser un peu d’eau. Il confie : C’est au comptoir du Barrio, un café de Casablanca, boulevard de la Gare, dans les années 1950, que, sans m’en douter, je suis entré dans la congrégation du Cristal.
Il pratique beaucoup l’arrêt sur image.
Le ressac
c’est le retour des vagues
sur elles-mêmes
lorsqu’elles rencontrent un obstacle

J’ai vu passer Viton une nuit avec chapeau et gabardine espion de Casablanca, il avait froid. Impossible d’oublier son regard un peu asiatique, cet air de bande dessinée à cause de certains traits soulignés, récurrents, symboliques, l’élégance foulard chapeau.
Il est précis (Les tarentes sont pâles comme des jouets en plastique (un matin de semaine)), passionné d’indices (parce qu’il faut bien comprendre ce que l’on regarde), il pratique l’inventaire et la liste, il prélève, relève, note, énumère (ouverture du catalogue des pièces à conviction dans Je voulais m’en aller mais je n’ai pas bougé) et même s’il est agité de l’intérieur il essaye de garder de la tenue.
J’aime sa distance, sa drôlerie mêlée de gravité parce qu’il est extrêmement drôle ; et mélancolique furtif, discret.
ah ! que j’aimais à l’appel de la clochette
déjeuner dans le wagon-restaurant
les serviettes blanches un peu épaisses
les lampes de table fer forgé
l’abat-jour rose tendre les fleurs
et le chiffre de la
Société dans l’assiette
sous le ventre de la sole meunière (Omnibus)

Fumer, boire, écrire des poèmes, et ainsi il assemble, accumule, joint mais reste décalé. Il enregistre des séquences, il coupe et monte, raconte un jour qu’une femme dans une boucherie a demandé au boucher : Coupez moi les cuisses, le reste je m’en charge.
Je suis touché par son livre Accumulation vite :
Parler à l’Absent n’est pas facile
Le téléphone est un chemin dangereux
Je suis absent pour l’instant
Laissez votre message

Il n’y aura plus que la nuit pour voir Viton passer vite impavide, mais quel charme quand le self control se fissurait. Nous pourrons continuer de confondre banlieue et faubourg, préférer la distance et la réserve aux épanchements, se demander comment va ton ressac.
maintenant je fume comme j’aime le faire à deux heures du matin
en hiver comme en été
ne pensant presque à rien
essayant de ne pas bouger
ni les jambes ni les mains
sauf la droite que j’utilise pour fumer accoudé à la table protégée
par une toile cirée rouge
plate voile au repos
dans cette maison qui dort
couleur douce et foncée
espèce de parc privé
luisant comme une piste
(Décollage)

(photo Marc-Antoine Serra)
Bibliographie de Jean-Jacques Viton par ici.
Autres textes sur Jean-Jacques Viton sur le site sitaudis par là.

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