Lolito

Un fantôme avec un gin martini, oui, de belles mains de pianiste idéales pour l’apéritif.
Ziegler a rencontré Laurent, surnommé Lolito dans une boîte de nuit il y a quelques années.
Sur la piste de danse un stroboscope décomposait les mouvements des danseurs.
Il sait alors exécuter la marche du zombie sur la piste de danse.
L’activité de Laurent se résume à rien de spécial et il a d’ailleurs commencé en début d’après-midi par faire la planche dans la piscine.
Il imite encore vraiment bien la marche du zombie.
À l’opposé de ceux qui soulignent leurs efforts et expliquent qu’ils ont préparé leur rôle durant des mois, il dit qu’il n’y a rien de plus facile que d’être acteur, qu’il est devenu acteur par hasard.
Il déteste les conversations entre acteurs.
Il est poli, par réflexe, à la façon des êtres égarés qui essayent de donner le change en gardant leurs habitudes, de s’accrocher à des réflexes de survie.

À l’opposé de ceux qui soulignent leurs efforts et expliquent qu’ils ont préparé leur rôle durant des mois, Lolito dit qu’il ne force jamais.
Il s’arrange pour être à l’heure, connaître son texte (quand il y en a un) et faire ce que l’on attend de lui. La plupart du temps on lui demande seulement d’être là et cela tombe bien parce qu’il adore que son travail consiste à être là.
Sidney a dit qu’il n’allait jamais voir de film.
« Mon Laurent se moque d’avoir une culture cinématographique. »
Dès qu’on le maquille il se concentre. Au démaquillage, c’est fini.
Une fois chez lui, il n’en parle plus. Il n’accroche à rien.
Dans La nuit des endettés vivants il a interprété le rôle d’un huissier sosie d’Andy Warhol fasciné par le philosophe Alan Watts au point de le citer au moment d’une saisie :
« J’ai toujours été fasciné par la loi de l’effort inverse. Je l’appelle parfois la loi du rebours. Quand vous essayez de rester à la surface de l’eau, vous coulez ; mais quand vous essayez de couler, vous flottez. Quand vous retenez votre souffle, vous le perdez, ce qui rappelle immédiatement un ancien dicton trop souvent négligé : Quiconque veut sauver son âme la perdra. »

Parfois il prend des notes pour son Éloge du bide parfait.
Assis à siroter – on ne sait pas s’il est idiot ou génial.
– Il ne voit jamais les choses comme moi, dit Sidney. Il a un scanner. Avec lui, la maison devient un organisme, le vélo un animal, les terrains de football sont des guerres, les ballons de football des spermatozoïdes. Ça m’attire.
Les observations de Laurent choquent Jeanne, sa façon de lier le luxe au génocide, d’associer la civilisation à la torture. Ses remarques sur la chirurgie esthétique financée par la famine sont aussi gênantes que sa façon d’associer l’architecture aux meurtres de masse. Pour lui il n’y a pas de sculpture, de littérature ou de cinéma sans bidonville ni galas de charité. Pas de musique admirable qui ne sente la chair décomposée, la misère, les camps de réfugiés.
Si cela se fait, c’est bien. Si cela ne se fait pas, c’est bien. C’est son principe. Ne pas forcer. Oublier même les petites astuces.

Jeanne a demandé à Sidney comment ils s’étaient rencontrés et elle a répondu : Tristes restaurants de province le soir en semaine.
Un film mélancolique auquel ils participaient, l’histoire d’un couple payé pour l’écriture d’un guide : Le guide de l’ennui.
Ils devaient tester des qualités d’ennui en hiver et en automne dans les restaurants de province. Il n’y a pas d’ennui plus fort que de prendre un repas tout seul un soir de semaine en hiver dans un restaurant de province.
Le soir de sa rencontre avec Sidney, Lolito ouvre une bouteille de champagne. Il garde ses lunettes noires dans la nuit près de la piscine en forme de cœur pour dire : la fuite est le deuxième principe humain, après l’abandon.
– Nous n’arrêtons pas de fuir. De toutes les manières. Même, parfois, en ne bougeant pas de la ville où nous sommes nés. Il faudrait que je vous cite Noémi Lefebvre : N’importe qui me regarde et voit mon père chez moi installé comme chez lui, il se lit sur ma gueule, me voûte les épaules, diminue mon allure, étend depuis moi sa raison supérieure sur tout ce qui est vivant.

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