Drogue souvenir

Près de la fenêtre qui donne sur la Tour Solitude illuminée toute la nuit, non loin du Pico Pico et de la vie des bars en profondeurs, ils restent assis sur la banquette, presque immobiles, souvent le soir, avant d’aller dormir dans leur grand lit couvert d’une couette blanche, et récapitulent doucement leur journée, chacun pour soi dans sa tête en silence. Ou bien encore en plein milieu de la nuit, quand ils se lèvent de façon inhabituelle pour venir rejoindre la banquette, apercevant les lumières de la Tour Solitude, ou bien vers cinq heures ou six heures du matin, quand ils se réveillent plus tôt que d’habitude et ont besoin de temps pour revenir sur terre. Tous les deux sont des êtres inoffensifs.
Souvent ils vont traîner du côté de la falaise aux parapluies retournés ou dans la Baie aux espèces pour regarder les cargos échoués et s’imaginer qu’un jour peut-être ils iront vivre sur un de ces bateaux déjà fort remplis de vies humaines et d’animaux de compagnie, sans compter les cargos échoués occupés par des squatters venus de toutes les régions du pays profiter du soleil, éviter la neige et la glace.
– On pourrait voyager dans le temps, ce n’est pas si difficile, il suffit d’orienter son inconscient et de se laisser aller.
– Les gens qui n’ont pas de conscience n’existent pas.
– Tu veux dire qu’ils n’existent pas parce qu’ils n’ont pas de conscience ?
– Non. Je veux dire que les gens qui n’ont pas de conscience, cela n’existe pas. Tout le monde a une conscience.
Longtemps ils n’ont eu besoin d’aucun produit et aucun marché de drogues ne les avait attirés jusqu’à ce qu’ils découvrent la dernière molécule en vente partout, la Janette.
Deux ou trois fois par an, ils prennent de la Janette, ce produit de synthèse qui fait voyager, le trip majeur du moment, infini, le déplacement sans bouger dans vos rêves et votre passé, satisfait ou remboursé. Pérou, Autriche, Bolivie, Montana, Espagne, Bretagne, Vietnam, Hambourg, Shanghai, Palerme, Londres, Cuba, Berlin, Ajaccio… Toutes les directions sont permises, y compris le vrac ou l’aléatoire. La routine, comme on dit, la petite route qui sauve.
J’en ai pris aussi. Comme c’est bon. C’est efficace. Comme ça change du terrier à ciel ouvert qu’est devenue la ville. Ça débloque, ça délasse, ça désinhibe.
– J’en reprendrais tout le temps.
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Victor Brauner. Conciliation extrême.

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