Orchestre fantôme frissonnant

Si vous saviez comme j’en forme des orchestres la nuit quand ça me démange et que la ville dort, c’est sans limite. Et ça résonne loin et clair à perte d’oreille bien au-delà des banlieues. Les musiciens des orchestres la nuit ont tant d’allant et de brio et ils adorent jouer. Parfois, jusque dans la grande salle de réception de Notre-Ville, sous le plafond divin aux anges emberlificotés, aux bobines craquantes et positions de contorsionnistes, je réunis le grand orchestre fantôme, frissonnant de trac, tremblant de musique, frémissant d’appréhension. Parfois j’ai l’impression qu’ils flottent au-dessus du sol mais je suis sûr que ce n’est pas seulement une impression et qu’ils flottent au-dessus du sol et ont du mal à ne pas s’envoler. C’est paraît-il le plus grand orchestre fantôme de tous les temps :
Schopenhauer joue de la flûte et il est si mordant l’air de rien.
Boris Vian joue de la trompette et tout le monde est saisi par sa virtuosité élégante et drôle.
Il y a quatre pianos et un dans chaque angle :
Barthes toujours très timide au piano semble à peine toucher les notes, Sartre et Jankelevitch se lancent de petites œillades de complicité et Beckett cherche toujours l’impasse dans le coin en déplaçant doucement son piano.
Il y a trois violons :
Rousseau le peintre surnommé Le Douanier Rousseau parce qu’il travaillait à l’octroi, Einstein (à qui l’on reprochait de ne pas rendre visite à son fils Eduard interné en hôpital psychiatrique, Eduard soutenu par Carl Seelig, ce même Carl Seelig qui, pendant plus de vingt ans, a rendu aussi visite à Robert Walser, interné à l’hôpital de Herisau) et Paul Klee (aux yeux mélancoliques), tous jouent du violon.
Léonard de Vinci (organisateur de spectacles en plus de pas mal d’activités) joue de la lyre.
Jean-Jacques Rousseau (qui un temps survivra comme copiste de partitions de musique) alterne cistre et vielle à roue.
Il y a deux violes de gambe :
Gainsborough (qui rêvait de paysages et dût vendre des portraits) et Hobbes (qui avait appris le latin et le grec à six ans), un peu en rivalité.
Hobbes joue de la viole de gambe presqu’aussi bien que Gainsborough.
Sainte Thérèse d’Avila (qui désirait le martyre très tôt) joue du tambourin. Elle donne et met tant de cœur à l’ouvrage qu’elle peut faire peur. Jamais personne ne joue du tambourin comme Sainte Thérèse d’Avila.
Ça ne plaisante pas.
Madame tambourine à l’excès selon l’avis de tous mais on l’encourage quand même.
En comparaison, l’infatigable Galilée joue du luth de façon étrangement calme.
Wittgenstein joue de la clarinette de manière presque mystique mais mesurée, pas une note de trop.
En revanche Woody Allen essaye toujours de se faire remarquer pendant les pauses.
Malcolm Lowry joue de l’ukulele (mais il l’a perdu déjà deux fois, il est incorrigible).
Gustav Klimt qui aimait répéter que plaire à beaucoup n’était pas une solution chante en duo avec Chagall qui essaye de le persuader de survoler les villes du monde entier en montgolfière pour chanter à travers les nuages.
On raconte que Fritz Kreisler, le grand violoniste Viennois, aurait dit à Einstein venant de faire une erreur en jouant du violon avec lui : « Vous savez, Albert, votre problème est que vous ne savez pas compter. »

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En lien avec l’histoire sauvage, une pièce radiophonique à écouter en podcast, diffusée le samedi 1er septembre 2018 de 21h à 22h
« La réserve noire » de Jean-Pierre Ostende
Une réalisation de Jean-Matthieu Zahnd. Conseillère littéraire : Caroline Ouazana. Assistant à la réalisation : Félix Levacher
Avec :
Mohamed Rouabhi (Régis Legrand) Pierre-Jean Pagès (François, le père)
Agnès Sourdillon (Sylvie, la mère) Baptiste Dezerces (Sébastien, le fils)
Lyn Thibault (Tatiana, la fille) François Siener (André, le grand-père)
Bernadette Le Saché (Rosemarie, la grand-mère) Miglen Mirtchev (Thomas, le résident) Lara Bruhl (Suzie, la résidente)
Bruitages : Benoît Faivre et Patrick Martinache
Equipe technique : Eric Boisset, Mathieu Le Roux
Ou encore en 2017 : Souffrir à ST Tropez.
première partie
deuxième partie

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