Une lectrice des morts face à une linguiste des mots perdus

Laura Yun rencontre Olivia Comment au Pico Pico dans une des salles dédiées aux recherches spéciales et non homologuées.
Laura Yun commence : J’ai entrepris la lecture à des morts sans trop me rendre compte des implications, des conséquences, que cela pouvait avoir sur ma vie personnelle, psychique, sur mon paysage mental, parce que cela m’était proposé de façon un peu provocante (« Venez lire à des morts »). Il y avait aussi quelque chose de magnifique dans l’intention et je résiste difficilement au magnifique. D’autre part, j’avais l’impression de m’enliser toute seule de mon côté. J’ai pensé que c’était peut-être le moment de bouger et ne pas trop réfléchir aux effets d’une proposition à l’allure fantastique : vos phrases lues à haute voix à destination d’un cadavre. J’ai compris que, aux yeux de quiconque, faire la lecture à des morts ne semble pas vraiment dynamique. Mais pour moi, cela l’était.
Olivia Comment reprend : Je suis allé étudier les mots perdus dans une zone que j’ai nommée le triangle des Bermudes du bout de la langue, ce triangle formé au bout de la langue, ce triangle qui existe dans toutes les bouches du monde, dans tous les pays du monde, en toutes langues, parce que, dans mon cas aussi et je ne vais pas aujourd’hui vous en donner toutes les raisons, parce que je me sens fragile et par moments tout me semble difficile, mais quand même je me disais que je devais quitter ma position confortable de linguiste et me déplacer vers autre chose de vivant, quelque chose qui circule, quitter mon ornière, ma routine.
Laura Yun boit une gorgée de café : Je vous suis bien dans ce que vous dites, je devais aussi me déranger, me déplacer, trouver de nouvelles portes et sorties bien que ma position en haut de la Tour Solitude, ma contemplation, avec ce ciel qui change plusieurs fois par jour (ce poster merveilleux, divin) pourrait suffire, devrait pouvoir suffire et combler toute une vie. Cette concentration sur le ciel la nuit est déjà un état spécial, quand je regarde les lumières rouges des voitures qui entrent dans le centre de la ville et les feux rouges de celles qui la quittent et s’éloignent, c’est tellement hypnotique. « Tout est intéressant si on plonge dans les détails concrets. » Olivier Cadiot a raison là-dessus.
Olivia Comment: Mais au début, vous étiez bénévole, ce devait être dur, non ?
– Qu’est-ce qui était dur ? De lire à des morts ou d’être bénévole ?
– Lire à des morts c’est difficile mais ce n’est pas une nouveauté, vous n’êtes pas la première. D’autre part, les lecteurs sont souvent comme des morts, on ne sait pas s’ils existent, ce qu’ils font exactement des livres et des phrases, s’ils les gardent, les retiennent, les notent ou les oublient tout de suite… Je veux plutôt parler de vos relations avec leurs familles, les proches qui vous inviter à lire, les commanditaires… ils devaient être plus exigeants avec vous parce que c’était du bénévolat au début….
– Vous avez raison, quand c’était du bénévolat, au début, c’était plus difficile : Plus on offre de choses sans contrepartie financière, plus ceux qui en profitent sont difficiles. On vous fait payer votre insolence du don. Très vite on lit dans les regards : « Vous voudriez donner, vous ? Pour qui vous prenez vous ? Vous ne voulez pas vendre ? Comme c’est suspect. Qu’avez-vous derrière la tête ? » Vous faites bien de me faire remarquer ça. C’était très loin d’un chemin du désir, à ma façon, c’était plutôt une manière d’idée fixe.
raie

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Une réponse à Une lectrice des morts face à une linguiste des mots perdus

  1. Philippe Enrico dit :

    Vrai: nous, lecteurs, jouons toujours un peu aux zombis…
    Nous voulions te rassurer, bien qu’invisibles et plus ou moins lointains, nous restons aux aguets, mâchonnons tes phrases — les notons parfois, nous les approprions, les repassons tant bien que mal. Les Bermudes à l’orée des pensées plane toujours, mais c’est une autre histoire…

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