Mémoire de la ville

Elle vit dans un paysage industriel, entre noir et gris le plus souvent, tout est resté ainsi, même si les usines fermées depuis des années sont devenues des terrains de jeux pour des enfants, des squats, des friches d’artistes. Il y a cette poussière, cette rouille et ces vitres cassées.
Elle écoute souvent la chanson des Rolling Stones, Time waits for no one.
Elle a commencé un travail d’enregistrement des ouvriers qui ont travaillé là et peuvent encore parler. Jour après jour elle accumule leurs mémoires et en poste des extraits chaque semaine sur le site « Mémoire de la ville » où les forums sont nombreux et animés, en particulier à cause des trolls, perturbateurs qui viennent exciter et envenimer les débats avec des interventions provocatrices.
Pour les collectionneurs d’objets fabriqués par des particuliers, il y a même un marché d’objets faits à la maison sous la voie express. Beaucoup de bricoleurs les yeux humides, de retraités, de clandestins.
Les amoureux du désastre aiment souvent se réconforter dans ces lieux qui sont des sources d’énergie pour désespérés.
Un jeune couple d’anciens toxicomanes vient encore tous les jours sous la voie express. Ils ont de fortes sensations de vertige quand ils parcourent ce paysage industriel désolé que, pourtant, ils ne quitteraient pas volontiers.
– Ils veulent tous partir mais restent jusqu’à la fin de leurs jours.
Lui comme elles ont arrêté les injections intraveineuses. Ils disent : « Depuis qu’il y a moins de fiction, il y a moins d’héroïne. On a moins besoin d’arrêter le temps, de le fixer. »
Souvent ils rôdent autour de l’usine d’épuration et du centre commercial fantôme où traînent des vieillards nostalgiques qui poussent des caddies brinquebalants.
Ils ont le mal du centre commercial et traînent avec leurs béquilles. Un mal de plus en plus fréquent mais, heureusement, de mieux en mieux traité, quand c’est pris à temps. Certains sont si vieux qu’ils se souviennent de la peau abîmée d’Eddie Constantine. Qui se souvient d’Eddie Constantine ? est une émission de Radio Souvenir.
– Efface ton histoire, commence par ne plus en parler, essaye de ne plus y penser (mais c’est difficile), déchire les lettres, les papiers, les photographies
– Mais c’est difficile.
Quelle ironie quand on travaille au musée de la Mémoire dans une ville au bord de mer, ni vraiment au sud, ni vraiment au nord, complètement frontalière, coupée, mal finie.
Cela ressemble parfois à une station orbitale.
Tout le monde essaye de dire : J’adore mon vaisseau. Il est fantastique. J’ai plusieurs assistants qui sont irréprochables. A bort de ma station orbitale, je mène mes propres enquêtes, mes recherches, à mon rythme, personne n’est là pour me contrôler, j’ai des années-lumière devant moi, c’est ce qu’il faut se dire.
Je vis dans une boucle longue et sinueuse et je le sais. Vous n’avez pas compris que cela ne bougeait plus depuis quelques années ? Ou bien vous avez compris mais vous ne voulez pas le voir ?
Je suis hors d’atteinte et c’est encore plus fort que l’immunité diplomatique qui est notre rêve profond et secret à tous.
Cela n’empêche pas les amateurs de plein air d’écouter souvent la chanson des Rolling Stones, Time waits for no one.

Share on Facebook0Tweet about this on TwitterShare on Google+0Share on Reddit0Pin on Pinterest0Share on LinkedIn0Email this to someone
Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.