Happycondriaque

Carol Piedtenu a du travail avec les obsédés de la défaillance. Ils pinaillent à la moindre fêlure et s’écroulent. Des oiseaux noirs sortent des fentes.
Les anxieux de la faiblesse défilent avec les mêmes questions.
Suis-je atteint d’une terrible faille ? On ne prononce plus le mot névrose au bureau de Kaiser, l’élu au bonheur municipal.
La névrose, c’est le passé.
Suis-je atteint de faiblesse au point de désirer vivre obsédé de bonheur et de satisfaction ?
Suis-je si mal au point de revoir la mélodie du bonheur la nuit de Noël sans y trouver de réconfort ?
Partout, dans les médias de Notre-Ville, les chercheurs étudient cette orientation politique municipale, portée par l’élu au bonheur municipal : Suis-je assez heureux ? Y ai-je droit ?
Dans une version moderne : Suis-je devenu happycondriaque ?
En ont-ils fait assez pour nous ?
Est-ce que j’ai encore bafoué l’instant présent qui plus tard se vengera ?
Est-ce que je ne manque pas un peu de culture ?

Si je suis introverti pourquoi devrais-je m’obliger à toujours rencontrer des gens pour être normal alors que cela me déséquilibre ?
Le témoignage de cette Anglaise est frappant :
« Comment ai-je pu enfin admettre que j’étais introvertie et refuser les invitations sans culpabiliser ? Après des années d’alcool pour rendre les obligations sociales supportables, j’ai enfin accepté ma peur de parler aux inconnus et suis maintenant en paix avec ça. Qu’ils aillent tous se faire voir, je suis mal à l’aise avec les autres et je ne veux plus m’obliger. »
Bravo Jane et merci pour ce témoignage.
Cela dit, est-ce que, comme le suggère plusieurs organismes bancaires, j’ai bien préparé le futur ?
N’ai-je pas oublié l’essentiel ?
N’ai-je pas perdu mon temps ?
N’ai-je pas gâché de belles années en gardant cette allure maladroite qui fait penser à Jacques Tati ?

Ne devrais-je pas plus réfléchir au lien entre l’inspecteur Colombo et Jacques Tati et à leurs femmes toujours absentes ?
Pourquoi ne pas envisager de cesser d’avoir des regrets comme on arracherait des herbes longues et grises sur la pelouse ?
Ne vaudrait-il pas mieux que je profite d’instants précieux avec des proches dans un parc d’attractions, par exemple, où je pourrais bénéficier d’activités en pleine nature et d’un logement avec balcon avant qu’il ne soit tard ?
Ne vaudrait-il pas mieux que j’opte pour le programme de mes rêves ? (Comment connaissent-ils mes rêves ?)
Ou bien est-ce trop tard ?

L’élu au bonheur ne sait plus où donner de la tête pour rassurer les visages inquiets.
Notre-Ville ne manque pas d’anxieux transpirants, de bouches amères, d’ongles rongés, de cheveux arrachés, de gens qui restent couchés des jours, d’émissions télévisées et radiophoniques sur le réconfort.
La multiplication des débats à la télévision et à la radio est un signe majeur de société mal en point.
Le désarroi est roi. La mauvaise haleine aussi.
La détresse est déjà dans le biberon. L’espoir ressemble à un confetti.
Le souci est un produit aussi demandé que l’embarras qui colle. Ça suinte dans nos esprits et nos cœurs. Ça perle.
Nous sommes perclus d’anxiété à cause du bonheur.
La poésie molle n’arrange rien.
Nous ne dormons plus si bien, avec ces chauve-souris.
Le bonheur inquiète les plus tendres, les ravage parfois sur le rivage de la Baie des Espèces.

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