Covid Covid dis-nous qui nous sommes

Quand Notre-Ville a été palpée par le coronavirus (ou covid-19) très peu de gens y ont cru.
À part les extrêmes paranoïaques amoureux des mesures de protection et de défense personne ne voulait y croire, tout le monde pensait y échapper. D’ailleurs, c’était presque une tradition humaine.
Albert Camus l’avait déjà décrit dans la Peste en juin 1947 :
« Beaucoup, cependant, espéraient toujours que l’épidémie allait s’arrêter et qu’ils seraient épargnés avec leur famille. En conséquence, ils ne se sentaient encore obligés à rien »
D’autre part, les dirigeants craignaient de voir la population se transformer en démon incontrôlable si celle-ci réalisait l’horreur qui risquait de se produire.
Le remède pire que le mal, entendait-on, était aussi un virus.
Personne ne voulait comprendre ce que signifiait : contagion exponentielle.
Il aurait fallu expliquer l’histoire de Sissa.
En Inde, un roi demande à un sage (Sissa) de le distraire et celui-ci invente le jeu d’échecs. Le roi emballé demande à Sissa ce qu’il veut en récompense. Sissa propose au roi de prendre l’échiquier et de faire poser un grain de riz sur la première case, deux sur la deuxième, puis quatre sur la troisième, huit sur la quatrième et ainsi de suite, en doublant à chaque fois le nombre de grains de riz. Le roi et les conseillers trouvent la demande tout à fait raisonnable. Mais lorsqu’on essaye de la réaliser, on s’aperçoit qu’il n’y a pas assez de grains de riz dans tout le royaume pour la satisfaire.
C’est peut-être cela qu’il aurait fallu dire et encore pire, à chaque case ce n’était peut-être pas le double mais le triple ou le quadruple… ce qui, dans le cas de l’augmentation exponentielle des malades provoquerait à terme l’engorgement de tous les hôpitaux.
Quand on a commencé de déchiffrer, (à la façon d’un jeu enfantin où il faut relier les points pour créer une forme, nous avons vu apparaître un monstre), il a fallu digérer certaines humiliations.
Il a fallu admettre d’abord que les méthodes autoritaires étaient plus efficaces que les méthodes libérales pour sauver les peuples en cas de pandémie. Pour beaucoup d’habitants de Notre-Ville c’était dur à avaler.
Dur à ingurgiter que les démocraties aient tant de mal à limiter les mouvements, à imposer des lois et des comportements (paradoxalement favorables à la communauté).
Nous nous sommes tant moqués des disciplinés.
Tout de suite dans Notre-Ville les deux groupes les plus remarqués sont : les paranoïaques et les trompe-la-mort.
Les paranoïaques développent une infinité de raisonnements malades sur la santé. Ils devinent qu’ils s’en sortiront toujours mieux. D’autant mieux qu’ils acceptent facilement de ne pas vivre (se congeler par exemple dans un trou au fond d’une crevasse) du moment qu’ils vivent plus longtemps. Ils ne voient pas le paradoxe. Durer leur est plus important que comment vivre. Tant pis pour la qualité si on a la quantité.
En même temps Notre-Ville devient un lieu d’observation des comportements humains.
Des centaines d’observatoires des comportements sont créés.
Beaucoup d’habitants (pas encore vieux) se raidissent et reprochent à la jeunesse son insouciance, sa façon de rire au soleil dans les parcs alors qu’il faudrait s’enfermer chez soi. On photographie et on dénonce cette jeunesse. La dénonciation est courante.
En même temps, pour équilibrer, il nous faut rire de tout aussi.
À vrai dire tout le monde est anxieux, chacun à sa façon.

La force du déni est incommensurable. Un prochain colloque dans Notre-Ville est prévu, intitulé : Le déni des foules. Même au bord de l’abîme certains ne voient pas l’abîme et continuent d’avancer droit devant. Ce n’est pas qu’ils refusent la réalité, ils ne la perçoivent pas, ils continuent comme si de rien n’était.
Quelqu’un s’est demandé si beaucoup de Juifs n’avaient pas connu pareil déni dans les années trente, quand ils refusaient de quitter l’Allemagne malgré de plus en plus de signes menaçants. Quelqu’un a dit que ce n’était pas comparable. Il est vrai que rien n’est comparable.
Nous sommes débordés de fausses informations, c’est aussi le charme de la liberté.
Des experts, des scientifiques se contredisent.
Nul ne veut admettre le tâtonnement, l’hésitation, le conflit cornélien et encore moins l’ignorance.
Mais sans les chiffres et les courbes aurions-nous bougé ? est une question fréquente jusque dans les souterrains de Notre-Ville.
Parce que très vite les chiffres sont devenus alarmants : les malades se multiplient, les cadavres aussi, on va déborder les hôpitaux.
Les gouvernements ne savent comment s’y prendre, cafouillent, bafouillent mais comprennent la double contrainte : autoritaire on le leur reprochera, laxiste on le leur reprochera.
Il faut vraiment aimer être haï pour contraindre très fort un groupe humain.
La violence est toujours mal vue. On devient le monstre. Au mieux, le gâcheur d’ambiance hypocondriaque.
Au début du confinement, en cas de sortie, on devait remplir un papier soi-même en indiquant la raison de son déplacement.
Tout de suite les rieurs s’en sont emparés.

Ensuite les cyniques ont pris leur place à côté des paranoïaques, assurant que de toutes façons la pandémie est humaine. Certains ont cité Cioran :
“Désunis, nous courrons à la catastrophe. Unis, nous y parviendrons. » Cioran
Certains se sont réfugiés dans les livres, les films, les séries.
Certains enfants ont découvert qu’ils avaient des parents, certains parents ont découvert qu’ils avaient des enfants.

Les poètes font circuler le poème Comment s’en sortir sans sortir de Gherasim Luca.
La plupart des habitants suivent tous les jours l’évolution de la chose et la chose les suit aussi.
Personne ne sait sur le moment s’il vit une époque intéressante ou non.
Une certitude : Covid dit quelque chose de nous.

À PARTIR DU MOIS DE JUIN 2020 LE BLOG DE L’HISTOIRE SAUVAGE DEVIENT MENSUEL. Il SERA ENVOYÉ LE PREMIER LUNDI DE CHAQUE MOIS.

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