Existences (4èmepartie) Le cas Balavoine

(Précédemment : Un couple de jeunes chômeurs divorcés est engagé avec leurs deux enfants pour vivre dans des villas témoins au rythme des réalisations d’un constructeur)
La famille témoin rencontre rarement d’autres collègues de travail qui vivent dans d’autres villas témoins sur d’autres chantiers.
Ils ont entendu parler d’un cas qui les a intrigués et marqués au point qu’ils ne l’ont pas oubliés.
– Cela aurait bien pu nous arriver quand nous écoutions de la musique tous ensemble. On se doutait de rien. On ne nous avertissait pas des dangers de la musique en boucle quand nous avons débuté. Ils n’en ont jamais parlé.
– C’est vrai. Nous aurions pu tomber dans ce piège très facilement. C’est horrible. C’est un cas vraiment triste.
Il s’agit du cas Fan de Balavoine comme on aurait dit le cas Président Schreber.
Attention aux âmes sensibles !
Dans l’entreprise de construction, en interne, on a donné ce nom (cas Fan de Balavoine) à un accident de musique entêtante, un cas flagrant.
Une famille témoin (respect de l’anonymat) était fan du chanteur Daniel Balavoine. Jusque là tout allait bien et même très bien. Les parents et les deux enfants enthousiastes aimaient chanter en chœur la chanson Mon fils ma bataille.
Parfois les visiteurs de la villa témoin, les clients, reprenaient en chœur avec la famille fan de Balavoine chantant : Tous les cris les SOS
Tout le monde y allait d’un couplet, d’un refrain. L’atmosphère était bon enfant.
La famille fan de Balavoine chantait : Ça fait longtemps que t’es partie maintenant… tu dis que mon métier c’est du vent !
Elle criait aussi : Je ne suis paaaaaaaaas un héros ! Mes faux pas me collent à laaaaa peau ! Faut pas croire ce que disent les journaux ! Je ne suis paaaaaaaaas un héros !
Jusque là tout allait bien. Au contraire. C’était de l’ambiance. Du bonheur. Jamais aucun visiteur ne s’est plaint. La villa témoin résonnait d’enthousiasme. C’était communicatif.
Les clients sortaient de la villa témoin avec le sourire.
Tout le monde adorait reprendre : J’voudrais bien réussir ma viiiiiie, être aaaaaimé ! Etre beauuuuuuuuu, gagner de l’argent ! Puis surtout être intelligent !
Parfois ils étaient au bord de l’émeute.
Et partout dans la rue ! J’veux qu’on parle de moi !
Malheureusement, un jour, le chanteur Daniel Balavoine est mort dans un accident d’hélicoptère en Afrique.
La nouvelle a fait l’effet d’une bombe mentale dans la maison.
Tout de suite, la famille fan de Balavoine a piqué du nez sans même s’en rendre compte. Les enfants et les parents désemparés.
Ils traînaient déconcertés. Ils n’avaient plus le cœur à chanter.
Puis le goût de la chanson est revenu. De façon plutôt étrange et inattendue. Ils ont changé de chanteur et de chanson du jour au lendemain. Dans un seul mouvement spontané et solidaire.
Dans l’entreprise, personne n’a eu vraiment le temps de remarquer les dégâts. Personne n’a su relever le traumatisme profond qui s’était installé dans la cellule familiale 128. Le psychologue de l’entreprise pas plus que les ressources humaines n’ont vu venir la catastrophe.
La chose est tombée sur eux. Elle s’est jetée sur eux.
La famille fan de Balavoine s’est trouvée prise au piège, c’est ce que la mère déclarera solennellement en entretien.
– Nous nous sommes perdus sans le vouloir… nous sommes tombés sous le charme d’une chanson en hommage à Daniel, à la disparition du chanteur Daniel Balavoine.
La chanson qui les a entêtés est une chanson de Michel Berger.
Peu à peu ils ont repris chaque jour comme hypnotisés :
« Y a comme un goût amer pour nouuuuus
Comme un goût de poussièèèèèère en touuuuuut
Et la colèèèère qui nouuuuuus suiiiit partouuuuuuut
»
Au début ils arrivaient à se contrôler.
Ils chantaient surtout entre eux le soir, la nuit, souvent main dans la main, en cercle, en chœur, ils se réchauffaient. Ils se limitaient aux heures de repos. Les enfants avec les parents et les parents avec les enfants. Rien ne semblait ne les avoir autant unis. Ils ne se parlaient plus. Ils chantaient. Ils prenaient cela pour une thérapie.
« Y a des silences qui disent beaucouuuuuup
Plus que tous les mots qu’on avouuuuuuue
Et toutes ces questiooooooooooooons
Qui tiennent paaaaaaas debouuuuuuuuuut
»
Ils chantaient dans la pénombre, ils allumaient des bougies. L’atmosphère changeait dans toute la villa. Cela ne pouvait pas longtemps passer inaperçu.
« Evidemmeeeeeeeeeent… Evidemmeeeeeeeeeent… »
Puis peu à peu, ils n’ont plus eu de limite, ils ont commencé de se prostrer, à rester immobiles, ils ont commencé pendant les horaires d’ouverture à chanter sans bouger.
« A quoi ça sert de courir partouuuuuuuuuuuuuut »
Les paroles se sont incrustées.
« Evidemmeeeent… Evidemmeeeent… »
« On rit encore pour des bêtiiiiiiiiises
comme des enfaaaaaaaaaants
mais pas comme avaaaaaaaaant
»
Cela ne pouvait pas durer. Cela n’a pas duré. Ils ont commencé d’être repérés sur les chantiers de Béziers puis à Strasbourg et encore à La Rochelle.
Il a fallu intervenir et les soigner.
C’est ce qui s’est produit justement dans Notre-Ville où ils ont eu la chance de rencontrer une spécialiste des chansons entêtantes et de la folie des chorales.

(prochainement : La spécialiste des chansons entêtantes)

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