Avide covid confine trois milliards de Terriens

En jet continu, la prose électronique coule du confinement général. Nuit et jour l’électricité transporte partout des critiques, appréciations gratinées, remarques justifiées (350.000 contraventions, 10.000 tests de dépistage, on voit où l’argent va, les préoccupations d’une société qui préfère punir plutôt que protéger), déchaînements ironiques, commentaires plus ou moins sérieux dans lesquels des experts essayent d’expliquer pourquoi tant de rires nerveux secouent la population, tous ces habitants de Notre-Ville qui font les malins, comme le signale par exemple Isabel S en fournissant la preuve que, malgré un manque dramatique de masques même pour les soignants, certains continuent de faire de la provocation…

Des collapsologues (ou penseurs de l’effondrement de la civilisation), se réjouissent entre eux : « Dis donc, ça a été encore plus vite que ce qu’on pensait. »
À cela s’ajoutent une multitude d’examens anxiogènes, de solutions effrayantes, de condamnations directes, de menaces il-faudra-rendre-des-comptes, d’avis plus ou moins autorisés sur la durée de survie du virus selon la surface sur laquelle il attend sa victime et son sauveur…
Il y a aussi des appels à la vengeance, des plaintes plus ou moins justifiées, des jugements en tous genres, des attaques imprévisibles, des coups bas, des contradictions, des éreintements de main de maître qui côtoient des avertissements en noms propres, des slogans, des insultes, des reproches pour le manque d’anticipation et les mesures liberticides tout autant que l’absence de mesures, des analyses brillantes et d’autres convenues, ainsi que des billets d’humeur en forme de farce et de l’autopromotion en forme de lettres ouvertes. Une curieuse démangeaison se vautre dans notre monde alphabétisé numérique.
Certains habitants de Notre-Ville font circuler des poèmes, des chansons, des films, leurs photographies d’enfance.
Raymond Devos embrouille tout avec son sketch : On ne sait jamais qui a raison ou qui a tort. C’est difficile de juger. Moi, j’ai longtemps donné raison à tout le monde. Jusqu’au jour où je me suis aperçu que la plupart des gens à qui je donnais raison avaient tort ! Donc, j’avais raison ! Par conséquent, j’avais tort !…
Si vous pensiez prendre le confinement du bon côté, la municipalité de Notre-Ville vous rappelle et vous répète que : Le confinement est un devoir, une obligation, une épreuve et certainement pas une opportunité pour paresser ni une occasion amoureuse, un congé du monde, et encore moins une chance de se divertir. C’est d’ailleurs une des grandes peurs aussi qu’un peuple ne reprenne plus volontiers, agréablement, son activité quotidienne. D’autant plus que de nombreuses activités sont déclarées officiellement sans utilité directe.
Ainsi entend-on :
– Alors, c’est ainsi, ce que je fais tous les jours, me forcer à me lever et à poursuivre du matin au soir du premier janvier au 31 décembre, ce n’est pas vraiment utile ?
– Et moi, de mon côté, c’est très utile, indispensable, vital, essentiel, fondamental et on me paye au plus bas de l’échelle des salaires ?
Bref, beaucoup d’habitants sont mal.
Chaque semaine, l’observatoire des comportements (ODC) dans Notre-Ville diffuse une étude de comportements très commentée et appréciée.
Quelques-uns prennent le confinement pour une expérience philosophique énorme et étudient Descartes qu’il pleuve ou vente : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. »
Il y en a pour relire « La psychologie des foules » de Gustave Le Bon et le prendre de haut.
« On ne discute pas plus avec les croyances des foules qu’avec les cyclones.
… L’unanimité de nombreux témoins est une des plus mauvaises preuves que l’on puisse invoquer pour établir un fait. Ce n’est pas le besoin de la liberté, mais celui de la servitude qui domine toujours dans l’âme des foules.
…l’individu en foule se rapproche des êtres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voit les choses en bloc et ne connaît pas les transitions
. »
Beaucoup visualisent les pays qui ont « aplati la courbe » de l’infection et ceux qui n’y sont pas encore parvenus.
Dans le vocabulaire, écraser le pic devient aussi courant que distanciation sociale, hydroxychloroquine, gestes barrières, cluster, clapping à vingt heures, plaquenil ou collapsologues.
Durant le confinement de nombreux habitants ne savent plus comment se tenir pour réfléchir. La position Restez chez vous est difficile à garder.

(Bruno Munari Ricerca della comodità in una poltrona scomoda)
L’ODC (observatoire des comportements) signale de fortes tendances à la sur-occupation.
La vidéo de Paolo Camilli illustre cette tendance dans un seul appel téléphonique . (à voir en cliquant ici sur Agenda de quarantaine)
« Je pense que cette quarantaine est un peu l’occasion d’être seul, n’est-ce pas ? En contact avec soi-même. Mais bien sûr on peut faire un appel vidéo. Quand ? Attends, je prends mon agenda. Ce soir à sept heures, tu dis ? Non… J’ai du yoga en direct sur Instagram. A 18h j’ai la flashmob sur le balcon, on chante « Sole mio. » Le matin j’ai un workout en direct sur Facebook. Non… ça ne va pas le faire non plus. A midi il y a l’autre flashmob, toujours sur le balcon, on chante « Musica e il resto scompare » Mais marque-les, bon sang ! L’après-midi il y a le direct Fedez-Chiara Ferragni. Je ne peux absolument pas le rater. Dans les prochains jours : c’est le bazar ! J’ai déjà trois invitations à déjeuner sur Skype, deux dîners en vidéocall sur Whatsapp… Pas même le week-end, j’ai deux apéritifs sur Microsoft teams. Et la semaine prochaine j’aurais en plus le concert d’Al Bano et Romina sur TikTock, le cours de Pilates sur Youtube et un anniversaire sur Messenger. Ecoute c’est vraiment compliqué. Est-ce qu’on peut pas plutôt s’organiser pour la prochaine fin du monde ? Bon… Oui, voilà, comme ça on fait tout calmement. À bientôt. Bisous bisous bisous. (une voix de la télévision : Êtes-vous prêt pour la leçon de Zumba »)… Oh ! Zumba ! »
Si les paranoïaques ont des grandes chances de survie, comme d’habitude, si l’on en croit le dicton Seuls les paranoïaques s’en sortiront vivants, il semble que les obsessionnels ont aussi de bonnes chances.
Et pendant ce temps le temps n’arrête pas, même pas une minute.

À PARTIR DU MOIS DE JUIN 2020 LE BLOG DE L’HISTOIRE SAUVAGE DEVIENT MENSUEL. Il SERA ENVOYÉ LE PREMIER LUNDI DE CHAQUE MOIS.

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