Grenouilles dans le lait

Avant chaque manifestation dans Notre-Ville, c’est un mystère qu’aucun enquêteur n’a pu expliquer (pourtant les enquêteurs, sociologues, génies du détail, artistes en résidence, princes de l’interprétation et de l’observation carabinée ne manquent pas), il y a toujours quelqu’un (tout âge et genre) pour raconter l’histoire des deux grenouilles tombées dans une marmite de lait. Dans certains versions la marmite est un vase, une cuve, un bac, un pétrin, une amphore, un faitout, une cocotte, un couscoussier, une énorme cruche, une jarre…
Bref.
Les deux grenouilles sont tombées, on ne sait comment, dans une profonde marmite de lait dont elles ne peuvent sortir
Les deux grenouilles sont très différentes. L’une est ouvrière sur un chantier et sportive. Elle marathonne souvent le dimanche. L’autre est plutôt philosophe fragile de la gambette.
La grenouille frêle et théoricienne tombée dans la marmite a étudié et réfléchi à la situation dans laquelle elle se trouvait, à ces parois lisses et désespérantes qui fendent le cœur, à l’évasion chimérique, à la finitude, à Sartre et à Heidegger. Déjà têtard elle était en avance. C’est une tête du monde amphibien, une grenouille surdouée qui n’a jamais été traquée pour ses cuisses (il faut dire peu musclées). C’est probablement la plus brillante des grenouilles de la mare et de loin. Elle en a vu des princesses bien roulées venues la consulter sur les crapauds prétendants.
Bref, dès qu’elle s’est retrouvée dans ce lait, elle a déduit de son analyse des parois de la marmite qu’il valait mieux rester stoïque, garder ses forces, attendre les secours et penser plutôt que de gigoter vulgairement. Elle en a déduit qu’elle et sa compagne de chute ne s’en sortiraient pas et qu’il était vain de se débattre. Qu’il valait mieux se mettre à méditer comme David Lynch.

Elle fait donc la planche, provocante, trompe-la-mort et attend la fin en repensant à ses belles années vertes dans l’herbe. Elle retrouve des poèmes qu’elle avait appris par cœur. Elle récite Fernando Pessoa.
Je ne suis rien
Jamais je ne serai rien.
Je ne puis vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde.
Née dans une famille où l’on réfléchissait moins, l’autre grenouille est bien plus physique qu’intellectuelle, musclée, aguerrie, athlétique, nerveuse, élancée, dynamique, c’est une sportive qui a du mollet et ne lâche pas le morceau, qui serre les lèvres et s’accroche. Elle est du style à ne jamais abandonner, never give up serait tatouée sur une de ses pattes si elle avait pu.
Toutes les deux ensemble, prisonnières, cela ressemble à l’histoire du voyou et du comptable dans le film Papillon.
Donc, la baraquée ne cesse de se débattre dans le lait et la stoïque rit intérieurement de ce peuple remuant, bruyant, agité, vulgaire, s’amuse de voir la sportive physique continuer de se tortiller dans tous les sens et finit par lui dire :
– Arrête de gigoter. Accepte ton sort. Tu ne vois pas que c’est foutu ? Passe plutôt tes derniers instants à méditer, à penser à la beauté…
– Tant que je pourrai, je continuerai.
– Mange des chocolats, fillette… mange des chocolats ! Dis-toi bien qu’il n’est d’autre métaphysique que les chocolats… dis-toi bien que les religions toutes ensembles n’en apprennent pas plus que la confiserie.
– Pfffttt… C’est bien beau Pessoa mais… je ne laisserai pas tomber…
L’une fait la planche, devise et l’autre gesticule et s’agite.
Ça dure.
L’une somnole, l’autre transpire.
L’une rêve et pense à la Valse de Félix Vallotton et l’autre se démène et se tortille et fouette le lait….

À force de se dandiner en tous les sens, au bout d’un moment, la plus agitée qui se tortille sans répit se retrouve sur une petite motte de beurre bien ferme qui lui permet de sauter d’un bond hors de la marmite.
C’est là que débute l’histoire.
La grenouille stoïque devient un peu moins ferme. Elle commence de pleurer, elle se plaint (elle est française), elle appelle à l’aide, ne m’oublie pas, j’ai toujours soutenu les masses populaires et la souffrance des travailleurs écrasés, j’ai un gilet jaune près de l’étang.
Pendant ce temps, la grenouille sportive va chercher de l’aide… elle tombe sur une bande de grenouilles pompiers en train de jouer au foot sur le terrain du club populaire à proximité… et elle leur demande de venir sauver l’intellectuelle qui fait la planche. Elles ne sont pas très chaudes pour abandonner la partie mais leur cœur est encore large.
Finalement elles sautent dans leur camion avec des cordes, une nacelle, une mini grue et sauvent la grenouille stoïque.
Grand moment d’émotion, télévisions, interruptions de tous les programmes.
On fait poser les deux miraculées comme pour un tango.

Comme la grenouille intellectuelle s’exprime le mieux, elle sera chargée d’écrire un livre pour entretenir, dans la mémoire des générations à venir, cette merveilleuse histoire d’endurance et de solidarité entre les classes.
Ensuite, presque triomphante et radieuse, elle ira courir les écoles, les librairies, les bibliothèques dans tout le pays jusqu’au fin fond pour raconter l’histoire de cette aventure laiteuse hors du commun et qui saura émouvoir le jeune public friand d’héroïsme et d’exemples assez puissants pour servir de modèles et de tuteurs aux jeunes pousses.
Penser à l’histoire du lait, de la jatte et des grenouilles nous sauvera encore pendant des générations.

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