Au fond du bar

Au fond d’un bar du Pico Pico, on entend clairement sa voix rauque presque masculine par-dessus la musique de Brian Eno.
Tout le monde est gêné d’entendre la voix de cette fille installée au fond du bar : « Je ne suis pas trop ancienne à trente ans ou réduite, quand même, trente ans, je ne suis pas trop vieille ou ralentie… On dirait le début d’une chanson et pourquoi pas ? C’est donc l’hiver ? Je suis une fille au cœur congelé ? Glacée ? Frozen Heart ? C’est moi ? Pourquoi disent-ils ça dans leurs habits de pingouins debout sur la scène ? »
Depuis des années vite passées au fond de ce bar du Pico Pico, cette fille dont on entend clairement la voix par-dessus la musique s’est enlisée doucement dans une paresse épaisse, parfois confortable et moelleuse qui ressemble à des sables mouvants et dont il lui semble qu’elle ne pourra jamais sortir parce qu’elle a l’impression qu’une chose, un être, une idée peut-être gluante, la retient et la tire doucement par les pieds et lui parle doucement la nuit, en crachotant, lui murmure des phrases comme : Tout peut arriver bien sûr.
La chose est là, en-dessous, qui la tient, l’attache et la sauve d’une certaine manière.
Ou bien ARRÊTE DE FAIRE SEMBLANT D’AVOIR DES RÉSOLUTIONS DANS LE GENRE DOMESTIQUE COMME : D’ABORD JE DOIS RANGER LA MAISON.
Le rangement monstre baleine peut t’avaler toute entière, elle se dit.
Aérer, ranger.
Elle s’est perdue aussi dans les compulsions obligatoires : Boire, manger, acheter.
Ouvrir les fenêtres, balayer.
La nuit, avec son nouveau navigateur, Feu Renard (FireFox), elle surfe en racontant des histoires dans sa propre tête ronde, et elle ne manque pas d’arguments solides quoique souvent tordus (à la façon des personnages de David Lynch qui s’embourbent dans leurs raisonnements si inquiétants). Elle y croit beaucoup à son Feu Renard.
De toutes façons, elle n’est pas dupe, son sport favori est de se mentir quoi qu’il arrive.
Elle va souvent à la pharmacie renouveler ses ordonnances et prend un peu de tout, n’arrive pas trop à suivre les prescriptions avec exactitude mais elle essaye. Depuis son enfance elle en a tentées des solutions.
En même temps elle incarne une certaine sagesse malgré ses nombreux excès et de nombreuses personnes viennent prendre conseil auprès d’elle et l’écouter dans son rôle de consultante sauvage, improvisée au fond d’un bar le plus souvent, au Pico Pico surtout. Par moments elle prend un ton oraculaire à la façon de certaines écrivains de la fin du XXème siècle. Vous en ressortez rassuré, réconforté.
Elle a des sessions spéciales « Pensons les années de grève» avec des initiés qui la connaissent depuis trente ans et partagent le goût du ressassement dans une ambiance de génération perdue (le propre de toute génération). Demain est un grand mot et un grand jour. Sûr. Elle a toujours attendu la vie nouvelle différente. C’est pour plus tard. Tant pis, rangeons. Demain est un grand jour. Elle aurait pu suivre de près l’opération Quichotte et chercher une vie nouvelle qui ne viendrait jamais mais qui ferait quand même beaucoup d’envieux et de jaloux.
Par moments elle se sent au fond d’un entonnoir. Puis elle se ressaisit, prend sur elle, refait surface.
Il lui est déjà arrivée de dire : « Je suis la locataire de moi-même. Je pars quand je veux. Je suis sans limite ou presque. J’ai tout mon temps. Y a-t-il quelque chose de plus fort que d’avoir tout son temps ? »
C’est tellement fort.
Un de ses amis qui vient la consulter lui a soufflé : Est-il possible que ce que l’on a cru aimer et apprécier comme notre protection suprême soit la source même de toutes nos défaillances ?
Et que l’on se retienne devant des maisons imaginaires avec des chansons comme celle de Brian Eno et David Byrne au fond d’un bar ?

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