La cerise, la cerisaie et la fille très enviée

Tout le monde enviait cette fille depuis longtemps et voulait la connaître mais elle n’avait aucun ami, aucun, à part quelques amibes fidèles, discrets mais peu visibles à l’œil nu. Elle traversait le monde, souriante, attirante, mais tout glissait et rien ne tenait. Personne n’aurait pu le croire tellement elle semblait désirable, intelligente et à l’aise dans le monde.
Elle semblait faire avec application toutes les mises à jours, se tenir au courant, parler deux langues étrangères, surveiller son régime, sourire, avoir de la répartie.
Tout le monde la remarquait dans la rue et de loin. Dans une réunion, un repas, une fête elle ne passait jamais inaperçue, ce dont elle se serait souvent passée.
Comment une fille qui semblait tout contrôler, maîtriser, réussir, pouvait-elle souffrir d’une si grande solitude ? N’avait-elle pas un mari et deux enfants et une activité professionnelle enviable et réussie ?
Son frère reconnaît que leur mère (La Tarentule) était déjà une PULSION DE MORT VIVANTE – absolument inaccessible et incapable du moindre plaisir ou d’un simple laisser aller, une grande habituée des FORCES OBSCURES, à son insu. Plus intéressée par son passé que par les affaires immobilières. Sinon pourquoi, d’après son frère, se serait-elle intéressée à la Cerisaie de Tchekov, l’écrivain médecin, pièce que l’auteur russe a écrite à quarante quatre ans alors qu’il était en train de mourir de la tuberculose ? L’histoire : Une femme endettée, à cause d’un amant, revenant de Paris après cinq ans d’absence pourrait régler les dettes qu’elle a accumulées en vendant la Cerisaie, grande propriété, mais non, parce que ses souvenirs d’enfance, sa nostalgie, sa tristesse l’en empêchent et l’emportent.
Etait-ce en rapport avec leurs longues discussions entre frère et sœur au sujet de la vente de la maison familiale après la mort de la Tarentule ?
Il dit que sa sœur pourrait devenir folle sans que quelqu’un s’en aperçoive, dissimulée derrière un SOURIRE MORBIDE, qu’il juge morbide (mais qui est magnifique), et un talent certain (comme cet artiste écrivain qui s’est suicidé après avoir réussi absolument tout ce qu’il avait entrepris et dans tous les domaines), shootée depuis l’enfance au sourire de funérailles.
– Ma sœur habite une très grande ville, une immense mégapole mais au fond elle paraît prisonnière d’un trou perdu avec un cerisier. D’ailleurs elle avait aimé Le goût de la cerise d’Abbas Kiarostami.
Elle semblait chercher son ombre – elle toujours illuminée souriante – l’ombre incrustée dans le sourire.
Son mari et ses deux enfants semblaient ne pas la voir.
« Que Cendrillon épouse l’idiot, c’est trop fort, non ? »
Dans Le goût de la cerise elle connaissait par cœur le passage où l’employé du musée d’Histoire naturelle essaye d’empêcher le chauffeur de se suicider dans la nuit.

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