Pilon

Il a connu le rock’n roll, les cartables lourds et la télévision en noir et blanc.
Il a vu arriver les valises à roulettes en même temps que le string équitable. Il n’en a tiré aucune conclusion, contrairement à Jacques Marchal et aux membres du Marshall McLuhan fan club si attentifs à la prolifération des médiums.
Par-dessus tout, les livres lui ont sauvé la vie. Il se serait tué sinon.
A quinze kilomètres de la décharge publique, par la voie express, il a travaillé des années au centre de recyclage du papier, le CREPA. Un endroit sympathique, avec son comité d’entreprise dans l’algeco, sa machine à café qui donne sur le rond-point et sa sculpture fleurie (une étoile), ses affiches syndicales en poster, entre la déchetterie et le cimetière de voitures.
Comment regarder encore aujourd’hui un cimetière de voiture sans penser à cette mère, émotive et calme, qui avait vu la classe moyenne s’offrir les premières automobiles, disant, en désignant ces carcasses de ferraille, de sa voix douce où se mêlaient le regret autant que le plaisir :
– Ah ! Ces voitures qui ont tant fait plaisir.
Quand à René Frantic, bien qu’il ait plusieurs fois apprécié le film Soleil vert (le soylent green est un aliment fabriqué à partir des cadavres d’euthanasiés), il ne s’est pas vraiment habitué au nouveau monde. Et bien qu’il ait trouvé pathétiques certains passages du film il l’avait revu plusieurs fois, à la façon de ces fruits interdits, trop doux, trop sucrés, de ces fruits qu’il faudrait éviter mais que l’on ne peut s’empêcher de savourer, avec une espèce de joie maligne.
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Il avait beau savoir qu’un jour, forcément, il n’y aurait plus de mémoire, plus d’encre. Peut-être plus de Chine… Il avait beau savoir que tout retenir, c’était ne tenir à rien, travailler au recyclage ne l’avait jamais enthousiasmé.
Un jour il n’avait pas supporté de voir le père Goriot partir se faire hacher alors que ce père était encore en forme.
Il était à deux doigts de démissionner quand, par chance, l’association Amour de la langue française lui avait proposé de sauver des livres en bon état, de leur éviter le recyclage et de les envoyer dans des pays africains francophones, au nom du partage.
Ce qu’il a commencé de faire en y mettant tout son cœur. Peut-être trop ?
Des pères Goriot il en a sauvés au dernier moment.
Grâce à lui, Eugénie Grandet déjà maltraitée par son père n’allait plus se faire déchiqueter pour finir sous la forme d’un carton d’emballage, de ces conditionnements qui permettent de transporter un des grands succès de la semaine : Le câlin de Bimbola.
Tous les livres qu’il aimait, sans hésiter, il les détournait vers l’Afrique, pensant donner un trésor ; aussi bien des ouvrages d’auteurs francophones que ceux d’auteurs traduits en français.
Longtemps il a cru sauver des livres.
Il se prenait un peu pour un sauveur. Il les protégeait du broyeur. Il a même écrit un soir dans son journal : « Aujourd’hui j’ai sauvé L’arrêt de mort de Maurice Blanchot, Le bonheur des tristes de Luc Dietrich et De l’inconvénient d’être né de Cioran. »
Sa dernière liste de rescapés comportait :
Barbey d’Aurevilly Ce qui ne meurt pas. (Très bon état)
Anne Franck Journal (Une petite tâche).
Hector Malot Sans famille.
Robert Antelme L’espèce humaine.
Jacques Borel La dépossession.
Cioran Syllogismes de l’amertume.
Emile Zola L’assommoir.
Thomas Bernhard Le froid.
Beckett Pour finir encore et autres foirades.
Beckett Cap au pire. (Comme neuf)
Pavese Le métier de vivre.
Akiyuki Nosaka La tombe des lucioles.
Léon Bloy Le sang du pauvre.
Jusqu’au jour où, en plus de son comportement peu enthousiaste, presque ténébreux, la direction de l’association Amour de la langue française a fini par lui reprocher ses choix littéraires.
– Monsieur Frantic, voulez-vous vraiment désespérer l’Afrique ? Désenchanter nos amis francophones ? Voulez-vous mettre ce continent au bord des larmes ? Décourager les Organisations Non Gouvernementales ? Démoraliser les bibliothécaires bénévoles ? Alors, puisque c’est ainsi, vous le ferez seul. Tout seul et sans nous. C’est une difficile décision, surtout à votre âge, nous le comprenons, mais nous ne pouvons plus vous garder.
Il est rentré chez lui avec un refrain qui tournait en boucle dans sa tête : on ne peut plus vous garder.

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Une réponse à Pilon

  1. Tororo dit :

    On est bien content en lisant ça de ne pas habiter une ville imaginaire.

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