Modifier le réel

Elle aime entrer dans une église et sans bruit s’asseoir un moment, impassible, attentive aux signes, respirant doucement sur un banc, entouré de témoins, tableaux religieux de cet aéroport mental de première classe où beaucoup ne viennent que pour téléphoner, cabine par cabine, destination par destination, chapelle après chapelle et souvent leurs appels sonnent dans le vide, sans que cela ne les décourage et beaucoup reviennent et reviennent toutes les semaines parfois tous les jours appeler et encore et encore avec des requêtes, des hypothèses et des théories différentes pour plus ou moins modifier le réel.
Elle rencontre le cinécrophile à l’époque où il dort souvent à l’arrière de sa camionnette qu’il a essayé de transformer en camping-car pour projeter des films à travers le pays, ressassant dans un carnet de croquis des années passées à la fin des années soixante et dix, les soirées au Pichet d’Etain, restaurant fréquenté par des tablées d’étudiants peu silencieux, vestes de velours, cheveux mi longs, n’ayant pas encore réalisé l’énorme importance que va prendre la crise pétrolière de 1973, tous étant restés bloqués dans les années glorieuses de plein emploi et de croissance forte.
Elle garde en permanence près d’elle son démon, dans sa coque noire incrustée de petites têtes de morts, son téléphone prétendument intelligent.
Elle essaye de se souvenir de l’histoire de cette étudiante qui a disposé des figurants dans la salle des examens ouverte au public (école des Beaux Arts de Genève). Parmi les figurants que l’étudiante a placés dans la salle des examens et que chaque membre du jury peut voir il y a :
– des filles aux cheveux mouillés qui se relayent dans la salle d’examen, chaque fois que leurs cheveux sont secs elles sortent.
– un Japonais nettoie une vitre au fond de la salle, vêtu d’une combinaison de travail des techniciens de l’école, toujours la même vitre depuis le matin.
– un type au fond de la salle d’examen a reçu un appel téléphonique bruyant auquel il a répondu en quelques phrases d’une langue incompréhensible avant de s’excuser en français.
– un inconnu est entré pour demander son chemin au jury.
– un homme entièrement vêtu de blanc a lu le journal assis dans la salle, ostensiblement, pendant que les candidats défendaient leur projet devant le jury…
Quand l’étudiante est passée elle a donné un livret où toutes les actions des figurants (les membres du jury les avaient forcément remarquées) étaient décrites dans le détail, dans son dossier MODIFICATIONS VOLONTAIRES DU RÉEL.
Elle raconte souvent des histoires comme ça, fait des allusions à un certain Tino Sehgal et je me demande si elle n’est pas en train de m’entraîner dans une autre modification volontaire du réel.

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Depuis le lundi 2 janvier 2017 un texte est posté tous les quinze jours.

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