Le marché de la gentillesse

Il pratique le selfie, surtout pour s’oublier, voilà sa botte. C’est un arrangement en milieu indifférent.
Je trouve ça compliqué en effet, le selfie pour moins penser à soi, c’est une façon de se torpiller, mais c’est pourtant ce qu’il est arrivé à vendre.
A vendre ?
Comme méthode.
Comme méthode ?
L’autoportrait comme absence. Comme vide. Une disparition maligne. Je l’ai connu récitant des passages entiers du Bonheur des tristes de Luc Dietrich. Il ne manque pas de solutions dans tous les domaines. C’est une authentique machine humaine à solutions.
Il te donne la solution, après tu as le problème.
Tu sais, la dernière fois je lui ai dit : Alors, comme ça, dernières nouvelles avant la fin du monde, la mélancolie prendrait la place du bonheur ? Le bonheur d’être triste, tu voudrais mettre ça sur le marché
Qu’est-ce qu’il a répondu ?
Il n’a rien répondu. Tu sais il prend l’air magnanime, compréhensif, ecclésiastique, présidentiel, en faisant le geste de celui qui se lave les mains avec un produit désinfectant (plusieurs fois par jour, lavez-vous les mains). Il a fallu que j’insiste. J’ai ajouté : D’après toi la mélancolie serait un excellent produit ? Tu voudrais me faire croire que Pavese est ton guide spirituel pour vendre ce nouveau produit…
C’était un jour où il revenait de Turin, nous sommes en plein récit. Il avait pas mal pleuré pour essayer de comprendre le personnage qu’il devait infiltrer. Il mouille sa chemise, tu sais.
Il avait encore les yeux rouges comme s’il sortait d’un bocal. Il avait deux yeux rouges à la façon de deux feux arrière de voiture dans la nuit.
Et ensuite tu lui as dit quoi ?
Je lui ai demandé s’il pensait pouvoir fournir cette mélancolie sous une forme simple et sans trop d’effets secondaires pour ses clients. Parce que les effets secondaires, c’est le vice.
Rien ne l’arrête.
A la tête de sa société de la mélancolie, il est convaincu qu’il y a un marché pour la douce mélancolie et que tout le monde n’a pas la chance de se retrouver lost in translation dans une chambre à baies vitrées au sommet d’une tour la nuit dans un pays lointain dont on ne peut rien comprendre ni lire. Et au pied des tours de longues files d’automobiles nuit et jour t’hypnotisent de leurs lumières blanches et rouges.
Qu’a-t-il répondu ?
Il est resté silencieux.
Plus tard il a dit qu’il pouvait fournir des cachets de mélancolie. Quand on a fait le tour de l’ecstasy, on a envie de se poser… L’extase est épuisant… Les saints en bavent. Voilà ce qu’il a répondu.

J’ai eu envie d’ajouter : Et tu envisages de reprendre à ton compte la phrase de Sade : Vous m’avez fait former des fantômes qu’il faudra que je réalise ?
Pourquoi ne pas lui avoir dit ?
J’ai eu peur de l’enfoncer. C’est mon frère. C’est un monstre mais c’est mon frère. Il sortait juste d’un procès avec les clients qu’il avait roulés en leur fourguant une version tordue des accords toltèques qu’il vendait plutôt bien sous différentes propositions :
Que votre parole soit impeccable. (Ni contre vous ni pour médire d’autrui.) N’en faites jamais une affaire personnelle. Ne faites aucune supposition. Assurez-vous que vous avez fait de votre mieux, le reste n’a pas d’importance.
Là-dessus il m’a expliqué comment des tatoueurs s’étaient spécialisés dans le tatouage de la phrase de Beckett :
Ever Tried. Ever Failed. No Matter. Try again. Fail again. Fail better.
Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Echoue encore. Echoue mieux. (Worstward Ho, Cap au pire en français)

Et il paraît qu’il y a de plus en plus de traders, d’hommes d’affaires et de sportifs pour se faire tatouer des phrases de Beckett sur les bras et dans le cou.
Je ne comprends pas cette tendance.
Je ne comprends pas que les hommes d’affaires et les sportifs n’y aient pas pensé plus tôt.
Avec Beckett c’est toujours un peu plus long pour que le message passe.
Même Oh les beaux jours a mis beaucoup de temps.

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En lien avec l’histoire sauvage, une pièce radiophonique à écouter en podcast, diffusée le samedi 1er septembre 2018 de 21h à 22h
« La réserve noire » de Jean-Pierre Ostende
Une réalisation de Jean-Matthieu Zahnd. Conseillère littéraire : Caroline Ouazana. Assistant à la réalisation : Félix Levacher
Avec :
Mohamed Rouabhi (Régis Legrand) Pierre-Jean Pagès (François, le père)
Agnès Sourdillon (Sylvie, la mère) Baptiste Dezerces (Sébastien, le fils)
Lyn Thibault (Tatiana, la fille) François Siener (André, le grand-père)
Bernadette Le Saché (Rosemarie, la grand-mère) Miglen Mirtchev (Thomas, le résident) Lara Bruhl (Suzie, la résidente)
Bruitages : Benoît Faivre et Patrick Martinache
Equipe technique : Eric Boisset, Mathieu Le Roux

Ou encore en 2017 : Souffrir à ST Tropez.
première partie :
deuxième partie :

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