Laura Yun enregistre son psy

Laura Yun n’en est pas à son premier mariage. Elle en est au quatrième. Elle a déjà épousé trois séries télévisées. Trois coups de foudre. Cela n’a pas tenu. Au bout de trois ou quatre saisons, la relation s’est distendue.
Un des psys les plus actifs de Notre Ville, Chabanou, l’écoute et reste impassible. C’est sa technique : l’attitude hiératique.
Laura Yun précise : Les deux premières séries, c’était des amours de jeunesse, cela n’a pas duré longtemps. Deux saisons pour la première et trois saison pour la seconde.
Chabanou ne dit rien. Il sait cacher son impatience et ses exaspérations. Il entend beaucoup de baratin.
Laura Yun regrette qu’il parle si peu pendant les séances parce qu’elle voudrait l’enregistrer. Elle le rêve parfois. Elle le rêve comme il est dans ses cours, avec ses cours, ses leçons, ses shows, quand il est entouré d’assistantes (les Chabanettes, dit-elle) et qu’il intervient dans toute la région et aussi le pays, quand il communique dans des colloques, toujours très couvert, même en été. Il n’est pas du genre à montrer son nombril.
Elle a une idée derrière la tête.
– A propos, je ne vous ai pas dit, mais j’ai une amie, Olivia Comment, elle est linguiste, elle a travaillé un temps sur l’expression avoir une idée derrière la tête
– Olivia comment ?
(Elle adore quand il parle, sa douceur de confesseur qui rassure, son timbre à peine mielleux, son onctuosité de prélat, sa voix veloutée)
– Comment. Olivia Comment.
– Bien. Cela s’entend et va sans dire. Vous vouliez ajouter autre chose sur les séries, je crois ? Vous le direz la prochaine fois.
– Oui. D’accord. La séance est finie… J’avais apporté un papier, tenez, je vais vous le lire, c’est une phrase de Roland Barthes. « L’amour qui est fini s’éloigne dans un autre monde à la façon d’un vaisseau spatial qui cesse de clignoter. »
Puis elle le paye et s’en va.
La nuit, pendant qu’en bas de la tour, dans un ronronnement lointain, permanent, des milliers de phares blancs de voitures qui entrent dans le centre de Notre Ville croisent des milliers de feux arrière rouges de voitures qui s’en éloignent, Laura Yun est une reine devant son écran et ses favoris. Il lui arrive parfois de régresser et de penser à son père qui vantait l’intelligence des années 70, quand il écoutait en sautillant l’homme de Néanderthal (pas vraiment sapiens), chanté par le groupe anglais Hotlegs (plus tard devenu 10cc), groupe d’après lui fort aimé des philosophes des années 70.

Un bel exemple de différence et de répétition, disait son père.
I’m a neanderthal man (Je suis l’homme de Neanderthal)
You’re a neanderthal girl (Tu es la fille de Neanderthal)
Let’s make neanderthal love (Faisons l’amour Neanderthal)
In this neanderthal world (Dans ce monde Neanderthal)

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