Existences (1ère partie) Rencontre amoureuse

L’homme et la femme sont sortis ensemble pour la première fois au Pico Pico une nuit d’orage et de vent, une nuit assez secouée qui ressemblait bien à la vie que tous les deux menaient séparément depuis des mois, depuis des mois qu’ils étaient au chômage.
On ne comptait plus les vies secouées dans Notre-Ville. On ne les comptait plus.
Parmi la centaine de salles du Pico Pico, celle où ils sont sortis ensemble s’appelait Belle journée.
Cette salle était la réplique d’un bar de banlieue, là où il y a des grillages et des sacs en plastique accrochés par le vent. Il y a beaucoup plus de vent dans la banlieue et les sacs en plastique flottent dans les fils de fer entrecroisés, entre les panneaux publicitaires pour des cuisines, des téléphones, des programmes de construction de lotissements. Il restait même quelques arbres maigrichons en banlieue et les sacs en plastique qui savaient voler en profitaient pour s’accrocher et se reposer dans les branches.
Le temps était tellement mauvais dehors que plus personne n’osait quitter le bar et rentrer chez lui. Et puis se coucher pour quoi ? Pour récupérer de quoi ?
L’homme et la femme sont sortis ensemble pour la première fois dans la salle Belle Journée, un peu à cause du juke box et de quelques chansons et cela restera pour toujours (ou presque) dans leurs souvenirs.
Le garçon et la fille qui venaient de se donner rendez-vous au bar, cette nuit d’orage et de vent, en étaient arrivés à se parler depuis quelques temps, à la sortie de l’école où chacun attendait son enfant. Ce n’est jamais sans un certain plaisir que l’on se trouve des points communs avec un autre être humain. Tous les deux se trouvaient des goûts communs : le divorce mais aussi le chômage, chacun un enfant en bas âge, lui une fille et elle un garçon. Tous ces points en commun les rapprochaient.
Tout de suite, aux sorties d’école, ça a bien marché entre eux, mais ils ne voulaient pas s’emballer vite.
Se méfier et se méfier encore et n’être plus capable de rien.
Heureusement, il y a eu Louis XIV au détour d’une conversation sur les modèles.
C’est elle qui a parlé de Louis XIV en premier. Très jeune Louis XIV a perdu ses cheveux à cause d’une maladie et a dû porter une perruque.
Ensuite toute la cour l’a imité. Tout le monde s’est mis à la perruque, et c’est probablement comme ça que la perruque s’est installée, que la perruque aussi a attiré l’attention d’un homme en noir assis à côté de ce garçon et de cette fille au comptoir, un type en noir tout dégoulinant de pluie, venu s’asseoir à côté d’eux, de ce couple qui n’est pas encore un couple, disons le couple de chômeurs qui venaient de se rencontrer, et l’homme en noir a écouté leur conversation qui, on ne sait comment, venait de glisser de la perruque de Louis XIV le roi soleil au cigarillo torsadé de Jacques Lacan.
Là c’est l’homme en noir qui a mis Lacan sur le tapis.
Un jour, Lacan lève la tête dans la salle de conférence : toute l’assistance porte un nœud papillon et fume des cigarillos torsadés…
Puis, de fil en aiguille, le couple s’est mis à parler de la terre (Notre Terre, notre planète) devant leur verre, la terre que les hommes ont imaginé plate d’abord – sans aucun doute, un disque… Pourtant, les navires disparaissaient bien à l’horizon… c’était un mystère, cette disparition des navires à l’horizon… mais que la terre soit une boule… Non ! Inimaginable. Vous imaginez ? Les océans à l’envers, les maisons, les casseroles, les robes à l’envers de l’autre côté de la terre, non… et pourtant les hommes petit à petit, les hommes ont compris que la terre était une boule… et ils ont pensé que le soleil tournait autour de la terre, il arrivait, il passait, il disparaissait, on disait qu’il allait se coucher, c’était une erreur.
Il y avait le coucher du soleil, façon de parler, mais c’est nous les hommes qui en général allions nous coucher. Bref, les hommes ont pensé que le soleil tournait autour d’eux, qu’ils étaient le centre du monde et là, première grande blessure narcissique (tout le monde parle de ça en ce moment) : les hommes ont compris qu’ils n’étaient pas au centre du monde, que le soleil ne tournait pas autour d’eux… ce n’était pas le soleil qui tournait autour d’eux quand le soir il disparaissait à l’horizon… Ensuite il a fallu penser concevoir plus extraordinaire encore : non seulement la terre tournait autour du soleil mais elle tournait sur elle même…
C’est à ce moment précis que l’homme en noir encore dégoulinant de pluie qui s’était assis au comptoir à côté du couple, est entré dans la conversation, peut-être à cause de Louis XIV ou Copernic ou Kepler, en disant : « C’est ce que vous savez qui souvent vous empêche de savoir. »
L’homme en noir a quelque chose d’un chasseur obsédé, dans sa détermination, son activité inlassable… Il cherche quelque chose, à la façon d’un animal, d’un traqueur. Il les écoute, il les analyse. Il ne perd rien de ce qu’ils disent.
L’homme en noir n’est pas là seulement pour boire, ni pour voir, ni pour faire des rencontres, ni pour se saouler, ni pour s’abriter de la pluie qui de toutes façons en automne tombe pendant des mois et, année après année, semble faire fondre la ville. Non. Ne tournons pas autour du pot. Il est là pour recruter… Il a de l’expérience. Il rôde la nuit à la recherche d’une proie, inlassablement. Les proies sont toujours différentes et vivent en liberté dans la grande ville. Elles sont toujours intéressantes à repérer dans un milieu naturel. Il ne met pas d’annonces, il n’auditionne pas les candidats, non, il a une autre technique, le flair. Il hume les futurs clients, il les pressent, il les traque, il les débauche, il les dévie, il les détourne vers ce dont il a besoin. Depuis qu’il a commencé son activité, il pense que les emplois ne sont que des personnages, il écrit des histoires, il cherche des héros, il prépare des castings. Il est bien seul aussi cet homme en noir.

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