Eternelle accueillie

Abandonnée à la naissance, bébé ballotté, sans défense, potelée, souriante, ne sachant même pas marcher, elle est finalement accueillie, comme sa sœur, par une famille d’accueil chez qui elle fera ses premiers pas.
A dix-huit ans, majeure, après une adolescence difficile où elle a beaucoup souri pour éviter les coups, Geertruda quitte sa famille d’accueil et la Hollande pour se rendre en France où elle a trouvé une place de fille au pair. Elle est très fière de cette place, les enfants sont gentils au début avec elle et toute la famille qui la reçoit est très contente d’elle et de sa façon si dévouée de s’occuper des enfants.
A dix-neuf ans elle rencontre son futur mari et très vite s’installe chez lui. A dix-neuf ans elle n’est plus fille au pair. C’est une nouvelle vie qui commence chez elle. Elle est maintenant chez elle. Elle a une maison. Elle a aussi un mari. Elle a aussi une fille.
Très vite après la naissance de sa fille elle trouve un emploi dans une halte garderie et tout de suite elle adore son rôle dans cette garderie où elle s’occupe d’enfants, elle adore cette structure d’accueil de la petite enfance où elle se révèle extrêmement souriante et serviable jusqu’à ce que la situation (pour des raisons difficiles à expliquer) commence à se compliquer avec certains membres du personnel. On ne sait pas exactement ce qui lui arrive ni pourquoi elle a ces difficultés. Elle sourit moins ou mal ou trop. On ne sait pas. Elle commence de se plaindre. Elle attendrit certaines personnes, elle en agace d’autres. Elle en agace beaucoup.
Le déclin de Geertruda débute doucement ; son déclin commence pendant que le comportement de sa fille, lui aussi, change et inquiète tout le monde. Sa fille présente petit à petit des troubles mentaux qui ne sont pas ordinaires. Elle entend des voix.
C’est le moment que le mari de Geertruda choisit pour divorcer.
Geertruda doit alors quitter son logement pour en trouver un autre et habiter avec sa fille qui, de façon incroyable, effarante, compulsive, hors de la vie concrète, multiplie les dettes, semble vivre hors de la réalité, sans que l’on ne sache avec quoi elle dilapide l’argent, si ce n’est des notes astronomiques de téléphone à l’étranger (nous sommes juste avant la période de l’internet et de la baisse des appels téléphoniques).
Avec les dettes de sa fille (et dont la mère est responsable), la descente en pente douce de Geertruda s’aggrave. Elle commence à travailler à mi-temps. Tout lui pèse. Sortir lui pèse, travailler lui pèse, parler lui pèse, bouger lui pèse, vivre dans le petit appartement qu’elle partage avec sa fille semi-claustrée lui pèse. Tout lui pèse et elle grossit et son corps aussi lui pèse. Durant des mois, c’est chaotique.
Elle commence à se lamenter chaque jour. La nuit elle gémit seule. Son entourage professionnel la supporte de moins en moins bien. Elle pleure. Les conflits avec certains membres du personnel de la halte-accueil se multiplient. Elle s’apitoie. Elle soupire. Elle travaille entre deux congés de maladie. Elle gémit. On décèle alors chez sa fille une espèce de maladie mentale (sa fille se croit envoûtée). Cela empire au point que la fille ne sort plus de sa chambre où, cloitrée entre quatre murs, elle s’enfonce dans un monde délirant, peuplé de voix et de superstitions. Comme elle refuse absolument tout psychiatre les économies de Geertruda passent dans des traitements de médecine parallèle et de magie (assise en tailleur sur son lit, les yeux dans le vide, sa fille y croit et ne veut que ça).
Geertruda n’en peut plus. Ni chez elle ni sur son lieu de travail. Elle grossit de plus en plus et prend des antidépresseurs. Sa fille ne sort plus de la maison. Multipliant les congés maladie, Geertruda passe elle aussi de plus en plus de temps dans l’appartement où elle se bourre de médicaments et prend en quelques mois trente cinq kilos. Elle est devenue obèse. Elle a du mal à marcher. Elle finit par devoir abandonner son travail : la situation sur son lieu de travail est devenue impossible à supporter pour elle. Elle finit par se retrouver en longue maladie, cohabitant avec sa fille dans le petit appartement. On ne sait rien de ce qui se passe là entre elle et sa fille, enfermées à fumer comme des pompiers dans le petit appartement dont les murs sont passés de blanc à jaune.
Parallèlement Geertruda, qui a encore gardé par moments son gentil sourire presque innocent, développe une assez bonne connaissance des moyens d’aide sociale dans tous les domaines. Elle traîne son poids et arpente les services sociaux et s’épuise chaque jour à trouver des solutions à ses problèmes financiers. Elle perd peu à peu toutes ses économies (la maison achetée avec son mari a été vendue, environ quinze mille euros lui ont été versés) et sa dette devient très importante. Elle est harcelée de lettres de créanciers. Le courrier s’entasse. Les lettres recommandées s’empilent. Elle n’ouvre plus le courrier. Elle a de sérieux problèmes physiques. Elle marche mal, elle a de l’asthme. Le matin elle se rend à l’hôpital de jour qui l’accueille. Le soir elle retrouve le tête à tête avec sa fille. Elle commence à ne payer son loyer que de façon intermittente. Elle court d’assistantes sociales en assistantes sociales et celles-ci, avec plus ou moins de disposition, écoutent ses plaintes et ses demandes incessantes et prennent un autre rendez-vous.
Un jour, elle passe en commission de surendettement et celle-ci lui accorde deux ans de répit pour payer ses dettes (soixante mille euros, dont trois mille euros de loyer). Personne ne sait où sont passés ses soixante mille euros de dette. Chez elle il n’y a aucun objet de luxe et le peu d’objets qu’elle possède sont en très mauvais état.
Sa sœur restée en Hollande, et avec qui elle n’a que des conversations téléphoniques de temps en temps, accepte de l’accueillir chez elle avec sa fille (elle dispose d’une grande maison).
C’est ainsi que Geertruda s’en va avec sa fille un matin, laissant tout derrière elle, pour retourner dans le pays qu’elle a quitté quarante deux ans plus tôt. Elle se rend chez sa sœur qui ignore tout de la situation de dégradation matérielle, physique et psychique dans laquelle Geertruda se trouve avec sa fille. On ne sait rien du nouvel accueil.

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