Escort man

Son métier consiste à déjeuner avec des femmes de passage, en déplacement professionnel la plupart du temps, d’animer des conversations mais surtout de beaucoup écouter pendant qu’il a la bouche pleine. Un professionnel pour hocher la tête qui sait relancer un débat sans jamais contredire.
Ce qu’il donne c’est surtout son temps et son attention, un bien devenu extrêmement précieux et rare. L’attention peut-être encore plus exceptionnelle que le temps.
Il soutient souvent devant ses proches (qu’ils soient méprisants ou moqueurs) qu’il n’est pas un gigolo de salon et qu’il ne se prostitue pratiquement pas.
– Mais ton métier est de déjeuner avec des femmes et des hommes en voyage, non ?
Il répond qu’il est juste un accompagnateur. Il tient compagnie. Etymologiquement il partage le pain (compagnon : cum panis). Le pain n’étant pas leur point fort et le pain de mie ne faisant pas le compagnon (Bred was not the great point) les Anglais disent plus volontiers Escort man.
Il travaille pour une agence de compagnie et admire Marcello Mastroianni dans Les Yeux noirs. Il a aussi une clientèle qui le contacte régulièrement. Il aime son métier d’oreille plus que d’oreiller.
– Ce n’est pas un métier, c’est un état. Je suis une oreille. Une oreille attentive qui sait à peu près converser. S’il le faut, je peux trouver des sujets, je n’en cherche pas, j’en trouve. S’il faut alimenter la conversation, je l’alimente, je fournis le petit bois. Si l’on veut du silence, je donne du silence. Je suis même capable d’un silence de très grande qualité, un silence d’écoute profonde.
Il doit tout de même entretenir un peu son corps, faire de la gymnastique, aller souvent chez le coiffeur, voir des films, lire des magazines et des livres, se parfumer, écouter de la musique, se tenir au courant de la vie politique et économique, avoir des opinions (sans jamais s’opposer), aller à des expositions et se révéler capable de commentaires. Ses clientes ne veulent pas de crétin. Le plus souvent il apprend beaucoup d’elles. C’est le cas avec Madame Ricaumont qui adore faire la femme simple qui a des goûts simples. On reconnaît d’ailleurs souvent les aristocrates à cette posture vaniteuse dans l’excès de simplicité.
Elle n’est pas vieille mais semble avoir connu Baltasar Gracian : « Les Princes veulent bien être aidés, mais non surpassés. Ceux qui les conseillent doivent parler comme des gens qui les font souvenir de ce qu’ils oubliaient, et non comme leur enseignant ce qu’ils ne savaient pas. C’est une leçon, que nous font les Astres, qui, bien qu’ils soient les enfants du Soleil, et tout brillants, ne paraissent jamais en sa compagnie. » (L’homme de cour, traduit par Amelot de La Houssaie).
Avec Mme Ricaumont, tout n’est que finesse et légèreté. Elle a tant de charme qu’elle flotte légèrement au-dessus du sol. Tout est distinction et élégance discrète. Elle se détend avec lui, elle aime sa fantaisie polie, sa façon décalée de parler des films, de la peinture, de l’histoire. La simplicité hypertrophiée reste fascinante et séduisante.
– Comme disait ma mère en parlant de quelque chose qui lui plaisait mais dont elle n’était pas dupe parce qu’elle en voyait les artifices : « C’est très agréable ».
Avec Mme Ricaumont les conversations sont moins croustillantes qu’avec Mme Kreuzer qui aborde volontiers des sujets comme « sexualité et capitalisme », « pornographie et performance sportive », « pratiques extrêmes et narcissisme », etc. Avoir étudié à Sciences Pô lui favorise cette vie professionnelle d’écoute parce qu’il est capable de parler de n’importe quel sujet pendant au moins vingt minutes et de suivre un plan en deux parties, deux sous-parties, y compris sur les dangers de donner pour baby sitter à votre enfant un dessin animé (aussi riche soit-il) parce que cela risque de le marquer bien trop profondément. Il peut aussi aborder les rumeurs comme celles des manigances de la banque de l’ombre.
Ou des sujets moins controversés comme le rock de chambre (ces rockers seuls dans leur chambre qui jouent de tous les instruments, ne se produisent jamais en public et adorent Glenn Gould).
Il souriait à la manière des gens qui en savent plus qu’ils n’en disent. Il adorait les secrets et les complots, les enquêtes, les révélations, les dossiers, les mondes parallèles. Il était persuadé de l’existence de mondes parallèles. Pour lui, tout être humain avait une vie double. Pas seulement les espions, les agents secrets, les délinquants sexuels, les voyous, les infiltrés.
Avec celles qui aiment les citations, il aimait prendre un air j’ai compris, un air entendu, un air vaporeux, un air à clin d’œil, tongue in cheek, complice, ironique, un air qui semble dire ironiquement : « J’ai lu Benjamin et je fais la différence enter Erfahrung et Erlebnis ».
– Ah bon ? Vous faites la différence ?
– Oui. Erfahrung c’est l’expérience qui peut se transmettre et Erlebnis c’est l’expérience qui ne se transmet pas, la simple expérience vécue. Expérience et pauvreté.
– Ah oui. C’est du solide.
De temps en temps Mme Kreuzer parle de son frère qui est muré (otaku) dans sa chambre depuis quarante ans, depuis le jour où il a quitté le groupe LUMIÈRE INTÉRIEURE qui l’envoûtait totalement.
Elle ne veut pas ressembler à sa mère mélomane surmédicamentée qui passe le temps et souffre aussi de cette plaie de notre ville (dirait la maire) : PASSER LE TEMPS.
Sa mère n’aime pas les épreuves et se réfugie dans tous les produits de substitution à la vie en direct qu’elle peut trouver. Elle a compris (et pour toute sa vie) que l’on pouvait devenir riche, adulée, admirée et être d’une platitude absolue. Ce n’est toutefois pas une condition sine qua non. Seulement, ça aide.
Elle partage avec Mme de Ricaumont le plaisir de voir et revoir Les Yeux noirs de Nikita Mikhalkov avec Marcello Mastroianni.

Share on Facebook0Tweet about this on TwitterShare on Google+0Share on Reddit0Pin on Pinterest0Share on LinkedIn0Email this to someone
Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.