Enregistrer notre vie, la regarder plus tard

Vous vous protégez tant et de façon si obsessionnelle, si régulière et soutenue, que vous finissez par vous affaiblir. Sans vous en rendre compte, vous vivez de moins en moins en espérant vivre plus longtemps.
Elle ne mâche pas ses mots. Elle ne les a jamais mâchés.
Elle chasse le ramolli.
Depuis qu’elle travaille pour les services du Patrimoine elle voudrait tout embaumer. Même les gens. Même les idées. Elle a de la momie dans son ADN.
Elle voudrait tout conserver, ranger, garder, persuadée qu’il se trouve dans la mémoire conservée une dynamique insensée, une énergie immense, si considérable à son avis que nous devrions pouvoir un jour utiliser l’énergie de la mémoire comme moyen de transport, d’éclairage et de chauffage.
L’énergie de la mémoire comme moyen de transport ?
La petite voix intérieure parfois lui répète au moment de s’endormir : Dans quel monde sommes-nous ?
Un temps elle était sûre que l’on pouvait sauver les noiseux (querelleurs bruyants) en les envoyant régulièrement se promener dans les montagnes, surtout pour du ski de fond, quand la neige étouffe tous les bruits et que vous skiez littéralement dans une grosse couche douce et souple de silence, ou quand vos raquettes s’enfoncent dans la poudre souple qui vous absorbe mollement.
Plus tu penses t’en approcher et la connaître cette ville, parce que tu as parcouru ses boulevards et ses avenues, ses ruelles et ses impasses, plus tu t’en éloignes, dit-elle aussi. Le si près devient lointain. Tu la connais un peu trop pour qu’elle ne devienne pas secrète. Après un certain temps d’errance (les nightwalkers pourraient en témoigner) toute grande ville devient mystérieuse. C’est une vieille règle : plus tu montres, plus tu te caches. Les nudistes sont anonymes.
Tu te rends compte qu’il est possible de feuilleter cette ville à l’infini, qu’il y a toujours des strates (la marche du monde), des niveaux (le déclin, l’apogée), des portes, des caches, des souterrains (histoires à gogo), des lieux dissimulés qui t’échappent et qui, parfois, ont même une vie autonome (les lieux t’habitent).
C’est là où tu vas t’enfouir, te répétant la phrase d’Hannah Arendt : « Les hommes qui ne pensent pas sont comme des somnambules. »
C’est là où tu vas creuser. Derrière les apparences. Derrière les façades. Derrière les atmosphères, les propos d’enfants, les titres de journaux, les annonces, les slogans publicitaires, les mots d’ordre politiques, les consignes syndicales…
C’est la où tu vas fouiller, chercher, rechercher, sonder, examiner.
C’est la où tu vas approfondir, fureter, fouiner, explorer, traquer, scruter…
Il y a plusieurs villes.
Tu le sais, il y a plusieurs villes.
Si tu ne connais que des animaux de zoo tu peux imaginer que les animaux passent leur vie à dormir ou que les animaux sont déprimés par nature, à les voir se traîner comme ça.
« Pourquoi ne pas enregistrer votre vie et la voir plus tard ? »
Il y a bien des styles de projections. Pas seulement dans le genre du monde de Grizzly Bear, étrange comme le nôtre.

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