Jusqu’à ce que le ciel blanchisse

Comment savoir ce qui se passait exactement entre les branches et les feuilles et comment les arbres communiquaient entre eux et quelle était la nature de leur conversation ? Les arbres sont si bavards les jours de vent et peu importe leurs feuilles ou leurs branches, ils s’en balancent. Se communiquaient-ils qu’un projet avait été étudié pour construire l’équivalent de la ville sous la ville et abriter toute la population en cas de cataclysme ? Il était question de fabriquer, refaire, sous terre les mêmes rues, sur un plan identique à celui de l’extérieur, c’était la dernière rumeur qui courait partout, jusque dans les arbres. Le raccord de chaque immeuble au monde alternatif et souterrain n’a pas été exclu mais pas décidé non plus.
On doit recréer tout ce qui existe en surface, y compris la réplique du musée des Beaux-Arts, du musée d’art contemporain, de la mode, de la moto, de la shoah, d’Histoire de la ville, d’Histoire naturelle, de la chambre du Commerce et de l’Industrie. Pour rentabiliser l’affaire il a été proposé de financer la création du lieu par les revenus des visites touristiques du chantier, visites qui ne manqueraient pas, et par la vente de produits dérivés de la VILLE II. C’est le nom du projet : la ville II.
Les techniciens, ingénieurs et concepteurs qui avaient réalisé des doubles de ville à Las Vegas et en Chine (surtout en Chine) furent contactés. Il s’agissait de s’inspirer de leurs techniques et de leurs projets. Les scénaristes de la ville suivaient l’affaire. Seul le Pico Pico qui était déjà souterrain (10 étages en sous-sol) ne serait pas reproduit. Le projet du chantier Réplique fut confié à Rudolf Circo.
Je me suis rendu compte que je prenais l’histoire de ma ville à la façon d’un Breughel, je voulais tout placer. Tout placer. Tout. Tout faire entrer dans le tableau. Y compris les projets souterrains. C’est durant cette période que j’ai commencé la création de mon magasin d’idées. L’ensemble est indéfinissable. C’est très troublant. Ce trouble ne me dérange pas. J’aime ce magasin d’idées où je peux convoquer, placer, ranger, classer, mettre en relation tant de projets, d’images, de notes, de citations, de remarques, de dialogues. Ce magasin où je peux faire jouer les correspondances. C’est tellement excitant. La ville elle-même semble mélanger et confondre toutes les époques. Il y a tellement de retours au passé partout, de conservations du patrimoine si réussies que l’on ne sait plus trop, parfois, à quelle époque nous vivons. Ce n’est pas sans nous troubler. Il arrive que des gens, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, disent : « Mais en quelle année sommes-nous ? ».
Les nuits d’ivresse printanières
Sans espoir comme celle-ci
Je les passe à errer dehors
Jusqu’à ce que le ciel blanchisse.

YU DAFU. 1923.
– Où a-t-il lu ça ?
– A la fin du film Nuit d’ivresse printanière de LOU YE.
Toute la ville ne dissimule pas son ennui et dans certains quartiers cela atteint des sommets.
Ne tirez pas sur la corde du funambule est un film qui a eu beaucoup de succès.
A force de marcher dans la ville, de fouiner dans le présent et le passé nous finissons souvent par tomber dans une faille, un morceau de passé nous remonte au visage, nous sommes saisis par un souvenir qui revient à la surface.
Ainsi, nous vivions ainsi ?
A la façon d’un crochet qui nous attrape et nous tient et nous promène.
Comment la vie peut-elle se perdre dans un être encore vivant ? Comment peut-on devenir zombie sans s’apercevoir de la transformation ?
La ville nous semblait un ensemble foisonnant de lignes d’indices, d’histoires, de secrets, de citations, d’énigmes, de schémas qu’il nous restait à mettre au jour pour en découvrir les structures narratives. Il suffisait de relier toutes les informations que nous obtenions sans nous décourager devant l’ampleur de la tâche.
Quelqu’un avait évoqué le projet sous-marin de Jacques Rougerie.
Jacques Rougerie

 

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Lecture d’un inédit de l’Histoire sauvage le jeudi 21 juillet 2016 à la librairie l’Odeur du Temps (35, rue Pavillon Marseille (1er)), à 19 heures.

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