La tomate est aussi arriviste que l’aubergine

Parmi les envahisseurs et colons, l’air de rien sinon rebondie, timide et charnue, si portée à rougir, la tomate est bien placée.
Un jour, cette native d’Amérique centrale a réussi à se déplacer depuis ce lointain continent jusqu’en Méditerranée.
Très vite cette fausse modeste ne joue pas franc jeu et parvient à se glisser entre fruits et légumes.
Mangeant à tous les râteliers, la tomate se pavane, montre ses formes et frime en sauce (ce que la pomme de terre autre migrante malgré son ambition de discrète en robe de chambre n’a jamais pu réaliser).
Cette roublarde de tomate se fait si bien accepter, admirer, apprécier qu’elle décroche des médailles du style label IGP (indication géographique protégée) en Italie. Oui, en Italie. Il fallait y arriver. Quand on est parti d’Amérique du sud.
Arrivée avec rien, venue de si loin, sans même une valise, par sa seule force persuasive la tomate a su se faire désigner comme pur produit local. Les gastronomes ont la mémoire courte.
Depuis, elle se trémousse et n’a de cesse de modifier ses formes et ses couleurs.
Ed Ruscha s’en serait inspiré pour Don’t afraid to ask, 1986.

La tomate s’est diversifiée à un point ahurissant : il existe maintenant des milliers de variétés. Chaque jour on en voit de nouvelles plus ou moins pimbêches (orange, noire, bleue, bientôt à rayures, à pois, à frises) s’allonger dans l’assiette.
Prête à tout, la tomate s’offre crue ou cuite.
Elle introduit comme elle accompagne en escort.
Elle s’est installée (délocalisée dirait-elle) partout, l’air de rien, en Afrique, en Asie, en Amérique.
En France, elle débarque sans papier au XVIème siècle.
Elle pénètre l’académie française en 1835.
Elle n’est pas née de la dernière pluie. On a retrouvé deux fossiles en Patagonie ayant plus de 50 millions d’années.
Il est probable que ce sont les Espagnols qui ont découvert la tomate au début du XVème siècle au Mexique.
Selon Bernardino de Sahagun la sauce tomate aztèque est très bonne (Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne) mais aucune trace de la pizza.
N’ayant pas inventé la roue, les Mayas ne pouvaient inventer la pizza.
Déjà très déterminée à l’époque, la tomate dissimule sa volonté d’hégémonie et son impérialisme et persuade les Espagnols de l’emmener en Europe. Les Espagnols n’y voient que du feu et deviennent les passeurs.
On ne peut toutefois pas dire que la tomate est mexicaine pas plus que l’on ne peut dire que la carotte est afghane.
Quel charme toutes les deux pourtant. Quelle façon de nous ensorceler.
Comment ne pas penser à l’allégorie de la simulation de Lorenzo Lippi ?

Venues s’installer très tôt en Europe, la tomate et la carotte, nous le savons, ne sont pas sans rivale.
Notre-Ville va, paraît-il, bientôt créer un temple de l’aubergine.
L’aubergine se pointe en Asie dès la préhistoire.
Sans connaître la success story de la tomate (les choux pleurent de rage de ne jamais aussi bien percer qu’en Allemagne), l’aubergine poursuit une belle carrière et a toujours de bonnes perspectives de développement. Elle aussi, comme la tomate, s’est imposée en Méditerranée dans la voie du produit local. Grand sens de l’adaptation, tenue toujours correcte, l’aubergine a un dress code simple et efficace.
Elle aussi, l’aubergine, est venue un jour envahir la Méditerranée (on se demande ce qu’il y avait en Méditerranée (à part la fierté, qui est peu nourrissante)). On la suppose arrivée au Moyen-Orient au temps des conquêtes islamiques entre le VIIIe et le XIe siècle. Depuis l’Égypte elle gagne le Maghreb, puis l’Espagne et la Sicile.
Elle en aurait à raconter, l’aubergine.
Elle en a vu des palais.
Tout le monde a un palais. Tous les êtres humains sont équipés d’outils pour goûter, apprécier, savourer et savoir.
Bref.
Qui dirait maintenant que la tomate et l’aubergine ne sont pas méditerranéennes ? Personne n’oserait. Elles sont plus méditerranéennes que les Méditerranéens.
La tomate et l’aubergine sont devenues des représentantes de la tradition méditerranéenne comme si elles avaient toujours vécu là. Voilà l’intégration.
Tout cela ne s’est pas fait facilement. Les premières générations ont souffert. La France aux patates !
(Cela dit la patate est arrivée aussi d’Amérique du sud avec les conquistadors au XVIème siècle et très vite elle est synonyme de vitalité et de tonus : avoir la patate).
Quand les aubergines ont débarqué en Méditerranée, le blé assurait : Comment peuvent-elles oser prétendre représenter la Méditerranée ? Rien qu’avec la couleur de leur peau ?
Plus tard, quand les tomates se sont pointées à leur tour en Méditerranée, les aubergines l’ont mal pris et se sont senties envahies. Comment ces tomates peuvent-elles oser prétendre représenter la Méditerranée ?
On a commencé de faire croire que les aubergines avaient toujours été là et les tomates aussi.

Le riz est méditerranéen aussi, tu vois, comme la paella ou le risotto.
– Je n’ai rien vu en Méditerranée.
– Tu te rends pas compte.
– Je te dis que je n’ai rien vu.
– C’est parce que tu es arrivée trop tôt.

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