Coïncidence et amour

Sanglier imagine notre monde régi par des lois invisibles et malignes, assez crochues et souples pour nous entortiller. Il conçoit sans rechigner des espèces de filaments gélatineux qui nous échappent, nous embobinent et nous entourloupent. Cette vision n’est pas fausse dans notre brouillard de petits animaux humains perdus sur cette grosse boule de terre (bientôt dix milliards de bouches et d’anus). Il peut citer un grand nombre de cas troublants, des cascades d’exemples, de quoi ruminer les nuits d’hiver dans les chalets perdus et battus par les tempêtes de vent et de neige, Sanglier est lyrique et touché. Il s’emporte dans la nuit et s’élève presque au-dessus du sol. Il est intarissable en coïncidences troublantes.
Parfois le dimanche, Sanglier devient l’homme qui traque les coïncidences et il en est conscient, ce dégourdi de l’attention verbale.
Dans Notre-Ville, il existe une école des coïncidences et les membres de cette école s’échangent des épiphanies au passage de l’an.

Cela fait peur, Sanglier nous assure, je vous assure, cela fait peur, ça ressemble à une espèce de colle molle qui tombe du ciel et vous agrippe ou à des pièges à dents qui vous saisissent d’un coup et pour longtemps.
Les coïncidences, il ne faut pas trop s’en approcher. Elles vous attrapent et ne vous lâchent plus.
Comme les correspondances elles vous entortillent aussi bien qu’elles s’accrochent et se fixent dans vos pensées les plus secrètes. En particulier dans les trains de nuit de tous les tableaux étranges comme ceux de Marvin Cone.

Il n’y aurait pas de thèse complotiste sans les coïncidences.
Votre réalité se déforme à la façon d’un dessin animé en chewing-gum. Vous voilà emmitouflé dans les coïncidences.
Par exemple, la liste des coïncidences entre Abraham Lincoln et John Kennedy. Regardez comme c’est brouillant, ça vous désorganise la cervelle, bien que nous sachions tous ou presque qu’il s’agit d’une légende urbaine :
Les noms Lincoln et Kennedy contiennent sept lettres.
Lincoln fut élu au Congrès en 1846, Kennedy en 1946.
Lincoln fut élu président en 1860, Kennedy en 1960.
Tous les deux étaient impliqués dans la défense des droits civiques.
Leurs épouses perdirent un enfant alors que le couple présidentiel résidait à la Maison Blanche.
Tous les deux furent assassinés un vendredi.
Tous les deux furent assassinés par derrière d’une balle dans la tête
Tous les deux furent assassinés en présence de leur épouse qui se tenait à côté d’eux.
Les deux assassins venaient d’un État du sud.
Les deux assassins furent abattus avant d’avoir été jugés.
Il y a encore une vingtaine de points communs. Sanglier nous prévient : Ne tombez pas là-dedans.
Même si l’on prouve que ce sont des légendes, même si l’on démontre l’inexactitude de la liste des coïncidences, la légende continue de séduire et de s’affaler dans votre cerveau fauteuil club. Plus forte que la vérité, plus aguichante. C’est le propre d’une légende : vous mettre dans le coup, vous faire entrer dans les coulisses. Un vrai troll, un cheval de Troie, un cheval de troll qui galope dans votre esprit.

La réflexion n’y peut pas grand-chose.
Même les ingénieurs de la Nasa se retrouvent dans des situations ambigües.
C’est le troublant de cette circulation malgré tout, de ces coïncidences que l’on désire magiques, significatrices, enrobantes, Sanglier n’en démord pas : nous sommes entourés d’idées et de pensées qui se tortillent et nous saisissent, des méduses, des poulpes, une petite colle mentale… et ça s’infiltre… et c’est à nous d’apprendre à danser avec élégance et adresse au milieu de toutes ces fausses petites lumières qui s’agitent et nous détournent, nous séduisent et nous entraînent dans un monde nuageux et scintillant…

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En lien avec l’histoire sauvage, une pièce radiophonique à écouter en podcast, diffusée le samedi 1er septembre 2018 de 21h à 22h
« La réserve noire » de Jean-Pierre Ostende
Une réalisation de Jean-Matthieu Zahnd. Conseillère littéraire : Caroline Ouazana. Assistant à la réalisation : Félix Levacher
Avec :
Mohamed Rouabhi (Régis Legrand) Pierre-Jean Pagès (François, le père)
Agnès Sourdillon (Sylvie, la mère) Baptiste Dezerces (Sébastien, le fils)
Lyn Thibault (Tatiana, la fille) François Siener (André, le grand-père)
Bernadette Le Saché (Rosemarie, la grand-mère) Miglen Mirtchev (Thomas, le résident) Lara Bruhl (Suzie, la résidente)
Bruitages : Benoît Faivre et Patrick Martinache
Equipe technique : Eric Boisset, Mathieu Le Roux

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