L’esprit capitaliste

Lisant « La cité perverse » de Dany-Robert Dufour, M. Tendre-est-la-nuit s’est persuadé que Karl Marx avait eu tort de ne pas lire Sade.
Pourquoi ?
Parce que Sade à sa façon, l’air de rien (façon de parler), avait sauvé le capitalisme, sans le vouloir d’ailleurs, sans même y penser peut-être, presque par distraction.
Cette bête maligne de capitalisme, championne de l’adaptation et de la résilience, n’était pas morte de la surproduction comme Marx l’avait cru sincèrement fort et prévu.
Pourquoi ?
Parce que le capitalisme est un esprit. Voilà pourquoi.
Le capitalisme est un esprit malin et fantastiquement fort pour s’adapter et se transformer.
Le capitalisme est une star de la survie.
Oui, il est ainsi l’esprit capitaliste. Il est capable de toutes les transformations pour survivre.
Il est capable de vous faire plaisir.
Ce n’est rien pour l’esprit capitaliste d’investir la libido dans un programme de marketing.
C’est ainsi que cet esprit malin aux milles ressources a inventé la jouissance de l’objet à la portée de tous.
Oui. A la portée de tous. Presque.
C’est ainsi qu’il a “fourni des objets d’identification et de réalisation fantasmatique”.

Ex-coach de M. Tendre-est-la-nuit, Mlle Carol Piedtenu pense que Dufour exagère l’importance de la pin-up inventée au moment de la crise de 1929 et qu’il qualifie de virage libidinal du capitalisme en plein essor dans les années cinquante avec Georges Petty et le calendrier d’outils Ridgid (que Dufour emporté par sa conviction nomme Rigid au lieu de Ridgid ajoutant que cela ne s’invente pas, mais si cela s’invente et ni les correcteurs ni l’éditeur ne l’ont vu).

(mark tansey, the raw and the frame)
Le problème avec cet animal capitaliste, a dit aussi Carol Piedtenu piquant une olive noire (comme elle l’avait vu faire dans certains romans), le problème avec cet animal capitaliste c’est qu’il ne cesse d’inventer et de fouiner sans cesse quelle diablerie juteuse et avantageuse il peut trouver et cela sans relâche, nuit et jour, à chaque minute, il ne pense qu’à ça : trouver quelque chose à se mettre dans le cornet, accaparer, en vue d’accumuler. Il n’en a jamais assez.
C’est un animal dingue de lucratif, une chose vivante qui veut tout s’approprier, même l’air et le soleil, tout aspirer et sucer, un esprit de monopole et de confiscation, qui se renouvelle sans arrêt, qui ne cesse de réfléchir à de nouveaux moyens d’extorsion, de capture, d’accumulation, de détournement, de rapacité, de voracité tandis que nous, les simples, les unités de base de la production, les bernés, les primitifs, les ça me suffit, les ordinaires, c’est seulement de temps en temps que l’on se réveille avec une pancarte, un slogan, une révolte, une rage, un désir d’un peu plus de justice et d’un peu moins d’inégalité épuisante et tuante. Voilà le décalage entre cette bête et nous. Elle pense à la chose vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Nous, c’est de temps en temps, a dit Carol Piedtenu.

(Jules Bastien-Lepage. Le petit colporteur endormi.)
Le reste du temps on pense à autre chose, voilà, on se distrait, on regarde le ciel, les arbres, on ramasse des champignons, on s’embrasse, on mange des glaces, on s’embrasse, on trinque, on dessine, on joue au ballon, on photographie, on batifole, on joue de la flûte, on pédale à vélo, on danse, on nous propose des trottinettes, on joue aux cartes, on court. On fonde une famille, on divorce, on joue encore, c’est morbide, on regarde des films, on se baigne dans les rivières, on boit des tasses, on va à la plage, à la fête foraine, on mange des beignets. Tandis qu’en face, dans leurs niches vitrées, fous d’accumulation enfantine, les esprits capitalistes travaillent la ligne et le corps et ne pensent qu’à ça sept jours sur sept, du matin au soir. Ils ne pensent qu’à ça : accumuler. Ils s’obsèdent. Nous, on veut juste un peu moins d’injustice et on y pense de temps en temps. Comment voulez-vous ? C’est déséquilibré.
À force, une espèce de glue noire nous saisit et nous enlise…
Mais en désirons-nous du bonheur ?
Ou bien n’en voulons-nous pas ?
Pour George Orwell, a fini par dire M. Tendre-est-la-nuit, c’est une question d’absence de conscience : “Les prolétaires, si seulement ils prenaient conscience de leur force, n’auraient nul besoin de conspirer. Il leur suffirait de se soulever et de s’ébrouer comme une cheval qui chasse les mouches autour de lui. »

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En lien avec l’histoire sauvage, une pièce radiophonique à écouter en podcast, diffusée le samedi 1er septembre 2018 de 21h à 22h

« La réserve noire » de Jean-Pierre Ostende
Une réalisation de Jean-Matthieu Zahnd. Conseillère littéraire : Caroline Ouazana. Assistant à la réalisation : Félix Levacher
Avec :
Mohamed Rouabhi (Régis Legrand) Pierre-Jean Pagès (François, le père)
Agnès Sourdillon (Sylvie, la mère) Baptiste Dezerces (Sébastien, le fils)
Lyn Thibault (Tatiana, la fille) François Siener (André, le grand-père)
Bernadette Le Saché (Rosemarie, la grand-mère) Miglen Mirtchev (Thomas, le résident) Lara Bruhl (Suzie, la résidente)
Bruitages : Benoît Faivre et Patrick Martinache
Equipe technique : Eric Boisset, Mathieu Le Roux

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