Nager pour composer

Nager la brasse est une forme de prière discrète.
Il faut joindre ses mains, ouvrir la mer.
Il se répète cela chaque fois qu’il va nager à la mer l’été les jours de beau temps et à la piscine Messerschmitt le reste de l’année, où l’on peut nager même quand il pleut.
La piscine Messerschmitt dispose d’un toit transparent et l’on voit le ciel, les nuages, la pluie, les avions de chasse.
Il a conçu un grand nombre de pièces en nageant. Il adore composer ainsi. Quand il n’est plus dans l’eau, il réalise. Il passe à l’acte.
Sa vie est simple en apparence : il nage ou il réalise.
Parfois, on l’envie pour ça, cette simplicité de vie : nager ou réaliser.
« J’ai déjà vécu plusieurs fois. » se dit-il souvent. Ça commence comme ça, ces derniers temps, quand il se réveille. « J’ai déjà vécu plusieurs fois. » Si cet état d’esprit pouvait se vendre, il y aurait des acheteurs. Cette sensation d’avoir vécu plusieurs fois est relaxante.
Il a pensé créer un personnage pour commenter d’une voix neutre sa propre histoire : une conscience.
– Vous allez toujours seul à la piscine ? Vous aimez vous mettre à l’eau et nager ?
Par l’éducation de son père, il est persuadé que la solitude est une forme aristocratique. C’est un peu convenu, mais il y croit.
Il craint les groupes, le bruit, les conversations interminables, les débats. C’est probablement une susceptibilité génétique.
Il connaît une fille adorable qui, malheureusement, assiste à toutes les conférences, fréquente les festivals et les vide-greniers, aime s’abonner sans vergogne au théâtre, au cinéma, à la nouvelle revue.
Elle sort plusieurs soirs par semaine pour les concerts, les spectacles de danse, les lectures. Elle a transformé la culture en addiction. Elle cravache pour paraître en forme et elle va à la piscine pour se stimuler, se raffermir.
Pour certains analystes de notre ville, la jeunesse c’est sortir le soir.
Et la vieillesse commence quand on rechigne à sortir le soir.
Même quand elle nage elle pense à des livres et des films. A l’âge où ses amies ne pensaient qu’aux garçons, elle ne pensait qu’à Sylvia Plath. Elle sortait toujours accompagnée, avec Virginia Woolf sous le bras, un carnet de croquis, un livre sur Michel-Ange, les merveilleuses phrases de Charlotte Delbo. Ses compagnies. Elle rentrait seule.
Il y avait souvent Sylvia Plath.

Ses compagnies sont toujours là avec elle et partout mais ce n’est plus pareil qu’au début.
Est-ce que la culture peut rendre bête ? C’était un débat du Pico Pico.
– L’intelligence passe-t-elle par le manque ?
Il n’a rien répondu.
Il n’est pas certain que l’intelligence ne passe pas par le manque.
Devant eux, la mer, l’hiver : un éternel libraire avait écrit La mer, l’hiver.
Sur le rivage, une centaine de camions-snack : la progression professionnelle la plus forte de l’année. Qui ne connaît pas un chômeur qui s’est lancé ou qui a essayé de se lancer dans le camion-snack ? Qui n’a pas pensé un jour : « Mais d’où viennent tous ces camions-snack dans la ville ? »

Un camion-snack pour attirer certains célibataires et offrir une petite lumière au coin de la rue, hiver comme été ?

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