Un guide que je n’échangerai pas

Connaissant mon goût pour les échangeurs, l’homme qui est un guide des lieux abandonnés m’a dit : « D’une certaine manière l’Histoire est un grand calmant, un anxiolytique puissant, quand on sait s’en servir et s’y plonger. Tu as de la chance de l’avoir à disposition comme échangeur. »
Je doute que l’Histoire soit rassurante.
Mais un échangeur, certainement, une plateforme, un tarmac.
Il y a beaucoup de professions liées au tourisme dans la ville mais j’ai rarement vu quelqu’un se comporter à la façon de ce guide.
Il s’est spécialisé dans les lieux abandonnés. L’abandon en tous genres le fascine, il n’est pas le seul à citer Cesare Pavese : « Avoir un goût libidineux pour l’abattement, pour l’abandon, pour l’énervante douceur, et une volonté impitoyable de réagir, mâchoires serrées, exclusive et tyrannique, est une promesse d’éternelle et féconde vie intérieure. » (Le Métier de Vivre)
Mais ce qui en fait un guide étrange et exceptionnel c’est sa façon de réagir et de commenter. Il ajoute un simple mot dans une phrase et tout de suite c’est un effet bizarre d’entonnoir, un aspirateur mental (assez proche de l’effet d’un échangeur), une touche abracadabrante.
Ou bien il pose une question que l’on ne poserait pas, une question qui semble à côté et qui chamboule notre perception.
Ou bien il propose un commentaire qui semble si loin que l’on a du mal à l’entendre, une prévision farfelue. Par exemple, à notre grande surprise, il avait prévu que l’on écrirait avec les téléphones. Sans se démonter, il avait expliqué que les alphabétisés dominaient encore le monde très largement et qu’ils ne laisseraient pas l’oral plutôt primitif l’emporter, ce qui était typiquement dans un esprit à la Marshall McLuhan.
Ô Marshall comme tu nous manques !
Avec ce guide les visites sont tout de suite plus lumineuses. Comme si vous aviez fendu un casque pour laisser passer de la lumière.
Il a relu ses notes à haute voix dont cette phrase d’Alfred North Whitehead.
« La meilleure façon de classer les gouvernements est de rechercher qui est ce quelqu’un qu’ils s’efforcent, en fait, de satisfaire. » (Aventures d’idées, p93)
Il n’est pas enthousiasmé par le retour des uniformes dans les écoles.
Par la montée d’un parti dirigé par des mères de famille si satisfaites et sûres d’elles, avec leur drapeau bleu layette et un épi de blé noir.
Les pathologies mentales ne sont pas devenues récemment, au XXème siècle, un savoir-faire et une intelligence du monde. Elles l’ont toujours été.
Il s’est réconcilié avec sa ville après l’avoir longtemps haïe sans l’avoir quittée. La haine est parfois caressante malgré elle. Il s’est senti muré dans cette ville. Il n’est pas le seul. De nombreux habitants se sentent enfermés dans leur ville. On y est né ou on y est arrivé mais on n’a jamais pu en partir.
Son frère va écouter les gens parler dans certains bars du Pico Pico, il aime les comptoirs qui sont des réserves productives d’idées générales aussi fortes que les débats télévisées à multiplies participants, ces mamelles d’idées générales. Il paraît qu’il travaille pour le cabinet de l’ombre (shadow cabinet) de Madame la Maire et va chercher des idées dans les bars, en écoutant des conversations du soir au matin. Elle utilise aussi ses services pour les discours. Il récolte les phrases sur l’avenir :
« A l’époque, l’avenir n’était pas ce qu’il est devenu. » (Jacques Chirac). Cette phrase a le pouvoir de faire tordre de rire Jean-Paul Curnier.
« L’avenir est bien moins intéressant qu’avant. » (Propos de café du commerce).
« L’avenir m’a donné raison. » (Éditorialiste de la presse écrite)
Il y a aussi toujours quelqu’un pour entrer dans le café et dire :
– Bonjour, je suis un rêve.
Quelqu’un peut-il dire ça ? Commencer un discours comme ça ? Sans ridicule ? Seule Madame la Maire se le permettait.
Qui est ce quelqu’un que tu t’efforces de satisfaire ?
Celui qui écoute Good night sweet heart?

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